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J’ai peur de la nuit : quand Patrick Juvet apprivoise Alice Cooper.

Dernière mise à jour : il y a 4 jours



En 1975, Patrick Juvet n’a pas encore demandé où sont les femmes comme un habitué du Studio 54. Il sort d’un statut de chanteur romantique, même de « chanteur à minettes », et il cherche sa mue. Justement, l’année précédente, l’album Chrysalide n’avait pas été baptisé par hasard.


Et au milieu de cette période charnière, il sort un 45 tours un peu différent. Face A, Magic, écrit avec Jean-Michel Jarre. Face B, J’ai peur de la nuit, une adaptation. Et pas n’importe laquelle.


Car derrière cette chanson, il y a Only Women Bleed, signée Alice Cooper et Dick Wagner, pièce maîtresse de l’album Welcome to My Nightmare.


Alice Cooper en douceur, ou presque


En 1975, Alice Cooper est déjà une légende du "shock rock". Guillotines, faux sang, serpents, théâtre macabre. On ne va pas le chercher du côté des ballades. Et pourtant, Only Women Bleed ralentit le tempo.


Écrite avec le guitariste Dick Wagner, la chanson parle des femmes battues, de celles qui pleurent seules pendant que « he smokes and drinks and don’t come home at all ». Le titre crée la polémique (il y a une confusion avec la menstruation). Les radios raccourcissent le nom en Only Women et les mouvements féministes s’agacent. Mais il s’agit un mauvais procès, car en réalité Cooper défend les femmes, et la chanson finit par devenir l’un de ses plus grands succès.


Musicalement, c’est une pièce ample, presque cinématographique. Certains ont même noté que les couplets évoquent fortement l’atmosphère de Brain Damage de Pink Floyd (effectivement c’est très très proche!). Même progression mélancolique, même impression d’errance intérieure.


Bref, on est loin des guitares hargneuses. Cooper, pour une fois, baisse le ton. Et c’est justement ce qui va séduire Patrick Juvet.


Juvet, entre glam et fragilité


En 1975, le chanteur est à un carrefour. Depuis 2 ans, il a enchaîné l’Eurovision avec Je vais me marier, Marie, sorti Love, Rappelle-toi minette, et même osé un spectacle glam à l’Olympia, maquillé façon Ziggy Stardust. Il a permis à Daniel Balavoine de signer avec lui sur l'album Chrysalide. Il n’est pas un simple produit de variété. Il observe, teste et cherche.


Alors quand on lui demande un titre entre deux albums, il choisit une voie inattendue pour lui : adapter Only Women Bleed, avec des paroles françaises signées Boris Bergman. L’un des rares 45 tours des années 70 sans sa signature de compositeur, une exception dans une carrière très écrite.


De la femme battue au garçon qui tremble


La transformation est radicale.

Chez Cooper, il est question de violence conjugale. Chez Juvet, le propos devient personnel, très intime. « Me croiras-tu dis / Si je te dis / Que comme un enfant / Je crie la nuit ? ».


La peur n’est plus celle d’une femme enfermée dans un mariage violent. C’est celle d’un homme face à ses fantômes. « Tous mes vieux fantômes viennent me pleurer ». La mère apparaît. Les rêves griffent les murs.


Musicalement, la version française reste fidèle à l’architecture orchestrale. Piano, cordes, montée progressive. Mais la voix de Juvet apporte une douceur particulière, là où Cooper garde une distance presque narrative. On raconte qu’Alice Cooper, de passage à Paris, serait venu le féliciter dans sa chambre d’hôtel des Beaux-Arts. Il aurait dit de lui qu’il chantait mieux que lui, et qu’en plus il était beaucoup plus beau !


Une chanson à part dans sa discographie


J’ai peur de la nuit sort en 1975, entre Chrysalide et Mort ou vif, le premier album conçu avec Jean-Michel Jarre. Jarre avait déjà écrit pour lui Au jardin d’Alice, puis Love, Quand vient la nuit, Unisex, et donc Magic.


La nuit, d’ailleurs, revient souvent chez Juvet. Mais elle change de visage. En 1975, elle est angoissante. Deux ans plus tard, elle deviendra électrique, urbaine, magnétique. Les futurs Paris by Night et Lady Night ne sont pas loin.


Les autres voix


Only Women Bleed ne s’est pas arrêtée à Juvet. Julie Covington en livre une version théâtrale en 1976. Etta James, sur Deep in the Night, y met son grain soul, transformant la plainte en résistance. Tina Turner, sur The Edge, injecte une tension presque électrique.

Plus tard, Tori Amos s’appropriera la chanson en face B de Strange Little Girl, la ramenant vers le piano et l’intime. Chaque reprise éclaire un angle différent. Et au milieu, la version Juvet reste singulière.


Medley Patrick Juvet / Alice Cooper / Julie Covington / Etta James / Tina Turner / Tori Amos


Une adaptation réussie


Adapter, ce n’est pas traduire mot à mot. C’est déplacer le centre de gravité. Juvet et Bergman l’ont compris. Ils ont gardé la mélodie, la tension. Mais ils ont changé le sujet. Le drame collectif devient un vertige personnel.

Et c’est peut-être ce qui rend cette adaptation si attachante. Parce qu’elle montre un artiste en transition. Avant de conquérir la nuit, Patrick Juvet dit « j’ai peur » et chante l’ombre. Et cette ombre lui allait très bien.


NB : d'autres adaptations en 1975 :

What a diff'rence a day makes d'Esther Philips (Cuando vuelva a tu lado par Orquesta Pedro Vía, puis adapté par Dinah Washington),

La drôle de fin de Sylvie Vartan (Last tango par Esperanto),

Quel Tempérament de feu de Sheila (I'm on fire par 5000 Volts),

Ma-ry-lène des Martin Circus (Barbara Ann des Regents, reprise par les Beach Boys).

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