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Pink Cadillac : comment Natalie Cole a repris le volant



Pink Cadillac fait partie de cette catégorie de chansons qui naissent sur une face B à l’arrière d’un single, et qui finissent par relancer des carrières. Un titre écrit par Bruce Springsteen presque pour s’amuser et au bout du trajet, une femme que personne n’attendait vraiment à ce volant-là : Natalie Cole.


À l’origine, Pink Cadillac est donc une chanson de l’ombre. En 1982, Bruce Springsteen la crée pendant les fameuses sessions de l’album Nebraska (qui ont inspiré le film Deliver me from nowhere, sorti en 2025). Puis l’enregistre avec le E Street Band pour l’album Born in America. Mais elle n'est pas retenue et atterrit en face B de Dancing in the Dark, le single qui lance l’album. Springsteen est au sommet, il écrit beaucoup, trop peut-être, et doit faire des choix. Pink Cadillac saute de l’album au dernier moment, remplacée par I’m Goin’ Down. Elle reste pourtant très diffusée sur les radios américaines et présente dans les concerts.


Car derrière la voiture rose et les sièges en velours, il y a un sous-texte bien plus malin qu’il n’y paraît. Springsteen s’amuse avec la tentation, le désir charnel, la religion. Ève, Adam, l’argent, le plaisir. Tout y passe. Il le dira lui-même sur scène avec un sourire en coin : Pink Cadillac parle du conflit entre les désirs terrestres et l’extase spirituelle. Musicalement, la version de Springsteen est sèche, rockabilly. Un riff qui rappelle le thème de Peter Gunn, avec une rythmique minimale.


À peu près au même moment, Bette Midler tombe amoureuse du morceau. Elle l’enregistre pour son album No Frills en 1983. Et là, coup de frein brutal. Springsteen bloque la sortie. Motif invoqué : ce n’est pas une chanson pour une femme. La Cadillac rose devait rester entre des mains masculines. Bette Midler en sera profondément déçue. Sa version restera sous clé, même si elle l’interprète sur scène et dans son film-concert Art or Bust. Elle sera contrainte d’enregistrer Beast of Burden des Rolling Stones à la place, à grands frais, mais avec le résultat qu'on connaît (voir l'article ici).


Cinq ans plus tard, une autre femme va pourtant forcer le passage. En 1987, Natalie Cole n’est plus vraiment au sommet. Les années 70 ont été brillantes, presque écrasantes. Fille de Nat King Cole, succès rapides, Grammy Awards. Puis la machine s’enraye. Les années 80 sont plus rudes. Les ventes baissent, les albums passent moins, et surtout, Natalie lutte contre la drogue et des démons personnels qui la tiennent éloignée des studios. À un moment, l’industrie la considère comme une cause perdue. Elle le sait. Elle en parlera plus tard avec lucidité.


Quand le producteur Dennis Lambert lui propose Pink Cadillac, elle hésite. Elle se trouve trop âgée pour ce genre de morceau, trop éloignée de son image initiale. Mais Lambert insiste. Il y croit. Il lui donne l’élan qu’elle n’a plus. Natalie finit par accepter.


Sa version n’a plus grand-chose à voir avec celle de Springsteen. Là où Bruce roulait de nuit, Natalie allume les néons. Pink Cadillac devient un titre dance-pop, calibré pour la fin des années 80, avec une basse ronde, des cuivres efficaces, un groove qui regarde autant vers le funk que vers le R&B. La chanson perd un peu de sa rugosité, mais gagne une assurance dansante.


Medley Pink Cadillac : Natalie Cole / Bruce Springsteen / Bette Midler / Gaustad


Le succès est immédiat. Pink Cadillac grimpe jusqu’à la cinquième place du Billboard Hot 100 en 1988. Natalie Cole n’avait pas connu un tel classement depuis près de dix ans. Le titre cartonne aussi en Angleterre, entre dans les clubs grâce à des remixes, et surtout, lui ouvre les portes de MTV, encore très sélective avec les artistes R&B féminines à l’époque.


L’album Everlasting devient disque de platine. Natalie Cole est officiellement de retour. Pas en copiant le passé, mais en le contournant. Elle n’essaie pas d’être la fille de Nat King Cole. Elle devient autre chose.

Springsteen, cette fois, valide. Il fera même savoir qu’il trouve la version très réussie, et qu’il est finalement heureux qu’une femme se soit emparée de la chanson. Comme quoi, les certitudes évoluent.


Pink Cadillac connaîtra ensuite plusieurs vies. Jerry Lee Lewis l’enregistre en 2006 avec Springsteen lui-même. Melissa Etheridge en fait un cheval de bataille scénique. Aretha Franklin plane au-dessus du morceau sans jamais l’avoir chanté, via l’ombre portée de Freeway of Love. Et la jeune chanteuse californienne Gaustad en fait une version punchy en 2022.

Mais c’est bien la version de Natalie Cole qui a changé son destin. Finalement, Pink Cadillac n’est pas qu'une histoire de voiture. C’est aussi une histoire de permission. Celle qu’on se donne, ou qu’on refuse aux autres. Et Natalie Cole, en 1988, a pris le volant sans demander son chemin.


Autre reprise de 1988 : Amor de mis Amores de Paco (Que nadie sepa mi sufrir / La foule par Edith Piaf).


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