Chariot : comment Petula Clark a lancé l’un des tubes les plus têtus du XXe siècle
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 6 jours
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À l’origine, Chariot n’est pas une chanson. C’est un morceau orchestral, une mélodie conçue pour donner l’impression qu’on part quelque part sans trop savoir où. En 1961, Franck Pourcel conçoit avec Paul Mauriat ce thème instrumental et l’enregistre avec son orchestre. À l’époque, ce genre de disque sert surtout à meubler les salons, accompagner les dîners et rassurer les parents quand la radio des jeunes devient trop bruyante.
Personne ne se doute encore que ce morceau sans paroles va devenir l’un des airs les plus repris et les plus transformés de la pop mondiale. Et encore moins que Petula Clark, en y posant une voix française en 1962, va y jouer un rôle clé.
Petula Clark, avant l’Amérique
En 1962, Petula Clark a 30 ans, elle est une vedette en Europe mais pas encore la star internationale que Downtown fera exploser deux ans plus tard. En France, elle chante avec une diction impeccable, un sens du phrasé et une élégance qui rassure.
Quand elle enregistre Chariot, avec des paroles signées Jacques Plante, elle s’inscrit dans une tradition très française. Celle de la chanson-voyage, du couple qui s’arrache au monde, de l’horizon qui promet autre chose. Un imaginaire un peu carte postale, mais porté par une mélodie qui fait le travail toute seule.
Et le public suit. Chariot grimpe dans les classements, atteint les sommets en Wallonie et en France. Un succès solide.
Une chanson, plusieurs vies
Ce que Petula Clark ne sait pas encore, c’est que Chariot va lui échapper très vite.
Car pendant qu’elle promène son chariot de bois et de toile en Europe, quelqu’un a une idée simple et redoutable : transformer cette mélodie en déclaration d’amour absolue. Norman Gimbel écrit de nouvelles paroles en anglais. Rien à voir avec Jacques Plante. Pas une adaptation, mais une réinvention.
I Will Follow Him ne parle plus de route, de paysage ou de fuite romantique. Elle parle d’obsession amoureuse. Suivre quelqu’un partout. Toujours. Sans condition. Et avec un enthousiasme qui frôle parfois l’inquiétant.
Little Peggy March, 15 ans et numéro 1
Petula enregistre la première cette version. Mais en janvier 1963, Little Peggy March entre en studio. Elle a quinze ans. Sa version de I Will Follow Him sort quelques semaines plus tard et devient un phénomène. Numéro 1 aux États-Unis et dans une quantité impressionnante de pays. Un tube mondial porté par une voix adolescente, un arrangement énergique, des chœurs martelés, et un refrain impossible à oublier.
Écoutée aujourd’hui, la chanson a quelque chose d’excessif avec cette promesse de suivre l’être aimé quoi qu’il arrive. À l’époque, le contexte est différent. La pop est encore dans une forme d’innocence théâtrale. Et Peggy March devient, au passage, la plus jeune chanteuse à atteindre la première place du Billboard.
Pendant ce temps, Petula Clark observe de loin. Sa propre version anglaise est maîtrisée, mais elle n’a pas le feu adolescent de Peggy March. Le public américain a choisi son camp. Petula se vengera en l’interprétant avec succès en italien et en allemand.
D’un amour absolu à la foi
Et puis 30 ans après arrive une autre mutation. En 1992, I Will Follow Him réapparaît dans le film Sister Act. Cette fois, l’amour change de cible. La chanson devient un hymne religieux pop, joyeux, fédérateur, parfait pour un chœur de nonnes emmené par Whoopi Goldberg.
Étrangement, le message devient plus acceptable. Ce qui pouvait sembler obsessionnel en amour devient noble en foi. La scène est devenue culte. Pour toute une génération, I Will Follow Him est d’abord une chanson de cinéma. Et le chariot continue d’avancer, changeant de conducteur à chaque époque.
Medley Franck Pourcel / Petula Clark / Little Peggy March / Sister Act / José / Sheila
Une mélodie qui n’en finit pas de voyager
Entre Petula Clark et Whoopi Goldberg, la chanson a traversé des continents. Versions italiennes, espagnoles, argentines. Succès simultanés dans plusieurs pays. En France, Sheila réussit son audition en 62 sur ce titre, avant de le reprendre à l'Olympia. En Hollande, elle devient un tube disco par la chanteuse José. Ailleurs, des adaptations parfois très sérieuses, parfois franchement absurdes, comme cette version norvégienne consacrée à la morue. Même le rock bruitiste japonais (le « japanoise ») s’en empare.
Et au milieu de tout ça, Petula Clark n’a pas été écrasée par cette transformation. Sa carrière continue. Elle enchaîne les succès internationaux. Elle traverse les décennies, les langues, les styles. Elle devient une figure presque intemporelle de la pop élégante.
Chariot, dans sa discographie, est une étape. Une chanson qui montre son talent d’interprète, sa capacité à habiter une mélodie.
Aujourd’hui, réécouter Chariot, c’est entendre autre chose que I Will Follow Him. C’est retrouver une chanson qui ne promet pas de suivre quelqu’un jusqu’au bout du monde, mais de partir ensemble, à égalité.
Et ici à l'Agent Secret des Chansons, on se dit que peut-être que c’est là, finalement, la version la plus subversive !



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