"La corde au cou" : quand la chanson de Labi Siffre roule à contre-courant du thriller.
- L'Agent Secret des Chansons

- 20 avr.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 avr.

Il y a des films qu'on regarde comme on feuillette un dossier judiciaire, avec une distance clinique. Et puis il y a La corde au cou (Dead man’s wire en VO) qu'on a beaucoup aimé à L'Agent Secret, qui préfère brancher une sono seventies sur une prise d’otage bien réelle pour nous faire ressentir chaque battement de cœur.
Chez Gus Van Sant, la musique agit comme une conscience parallèle, parfois plus lucide que ses personnages.
Et au milieu de cette bande-son dense, une chanson s’impose : Cannock Chase de Labi Siffre.
Une cavale sous perfusion de douceur
La scène est forte : un homme désespéré, Tony Kiritsis, incarné par Bill Skarsgård, roule dans Indianapolis, un fusil bricolé en guillotine portative accroché au cou de son otage. Derrière eux, une procession de voitures de police. On s’attend à du stress, à des sirènes, à une montée d’adrénaline.
Et là, contre toute attente, Cannock Chase.
Une guitare délicate, une voix presque fragile, et ces paroles qui semblent venir d’un autre monde : Sitting in the back seat of my car… Rien de spectaculaire, rien de nerveux. Juste une balade presque hors du temps.
C’est précisément là que le film devient malin. Van Sant choisit la douceur : résultat, la scène bascule. On ne regarde plus une fuite, on entre dans la tête de Kiritsis. On comprend que ce type ne se voit pas comme un criminel, mais comme un gars qui essaie de reprendre le contrôle, avec le DJ de la radio locale comme guide.
Labi Siffre, le fantôme lumineux des années 70
Il faut prendre deux minutes pour parler de Labi Siffre. C’est un artiste longtemps resté dans l’ombre, avant d’être redécouvert grâce à des samples et à quelques oreilles curieuses.
Cannock Chase, extrait de son album Crying laughing loving lying, c’est typiquement le genre de morceau qui passe inaperçu à sa sortie, mais qui finit par vous coller à la peau trente ans plus tard.
Quand il chante I’ve been down for oh so long… but it’s alright, I’m back in the fight, on n’est pas dans la plainte. On est dans une forme de lucidité calme. Une acceptation du chaos.
Et franchement, difficile de trouver meilleure bande-son pour un type qui a décidé de transformer une injustice financière en spectacle national.
A noter que le morceau a été utilisé dans une autre bande-son en 2025 : Valeur sentimentale (avec Stellan Skarsgård, le père du héros de La corde au cou…).
Une playlist qui raconte l’Amérique mieux que les dialogues
Le reste de la bande-son de La corde au cou est du même calibre. Chaque morceau agit comme un commentaire politique ou émotionnel.
Quand Love to love you baby de Donna Summer surgit, c’est toute une Amérique hédoniste et sensuelle qui vient se cogner contre la brutalité de la situation.
Avec Never never gonna give ya up de Barry White, on est dans une ironie presque cruelle. L’amour inconditionnel en fond sonore d’un homme qui retient quelqu’un contre son gré. Et puis il y a Compared to what de Roberta Flack, qui apporte une dimension politique plus frontale. Là, on commence à comprendre que le film ne parle pas seulement d’un fait divers, mais d’un système qui broie les individus.
Même Raindrops keep falling on my head de B. J. Thomas, avec son optimisme presque naïf, prend une couleur étrange dans ce contexte. Et au détour d’une scène, Witchi tai to agit comme une parenthèse psychédélique.
Le mot de la fin : une claque politique
Impossible de ne pas évoquer The revolution will not be televised de Gil Scott-Heron qui clôt le film.
Parce que tout le film repose sur l’idée inverse : Kiritsis veut être vu, entendu, diffusé. Il croit que la télévision va le sauver, le transformer en héros.
Et cette chanson vient tout balayer. Non, la révolution ne passera pas à la télé. Ce que tu fais n’est pas un acte révolutionnaire. C’est un cri, certes, mais un cri récupéré, digéré, transformé en spectacle.
Cannock Chase, cœur battant du film
Au final, Cannock Chase reste le morceau qui résume le mieux La corde au cou. Parce qu’il capte cette contradiction centrale : un homme perdu qui se rêve en justicier, une situation absurde racontée avec une étrange douceur.
Et dans un film où tout le monde parle trop, négocie, manipule, ment, elle offre un moment de vérité.
Alors oui, on pourrait parler de la performance habitée de Skarsgård, du cabotinage savoureux de Al Pacino, ou de la mise en scène millimétrée de Van Sant. Mais au fond, ce qu’on retient en sortant de la salle, c’est peut-être cette petite mélodie qui continue de tourner dans la tête.
Comme un rappel discret que derrière le bruit, il y a toujours une voix plus douce qui essaie de se faire entendre.



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