"L'être aimé" : les chansons du film qui réparent les silences.
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 6 jours
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Le cinéma de Rodrigo Sorogoyen n'a jamais été réputé pour distribuer des câlins. Depuis des années, le réalisateur espagnol préfère mettre ses personnages dans des situations où la tension est palpable. Avec L'être aimé, il poursuit cette exploration des failles humaines.
Et pour la musique, Sorogoyen retrouve une fois encore son fidèle compositeur Olivier Arson. Après Que Dios nos perdone, El Reino, Madre, Antidisturbios et As bestas, les deux hommes semblent se comprendre sans avoir besoin de beaucoup parler.
Et justement L'être aimé raconte l'histoire d'un père et d'une fille qui ont oublié comment se parler.
Un tournage qui cache un règlement de comptes
Esteban Martínez, réalisateur oscarisé interprété par Javier Bardem, décide de confier le rôle principal de son nouveau film à sa fille Emilia, incarnée par Victoria Luengo, qu’il pas vue depuis treize ans.
Sur le papier, c'est une proposition artistique.
Dans les faits, c'est une bombe à retardement.
Le décor du tournage, sur les paysages volcaniques de Fuerteventura, devient rapidement le théâtre d'un affrontement où les blessures anciennes remontent à la surface. Sorogoyen filme le cinéma comme un artisanat, loin des clichés glamour. Les répétitions, les prises, les hésitations et les silences deviennent aussi importants que le film tourné par les personnages.
Et la musique accompagne ce double récit.
Olivier Arson compose deux films en un
Au départ, la musique appartient au film que réalise Esteban. On l'entend sortir d'un casque, d'une maquette ou d'une répétition. Puis, presque sans que l'on s'en aperçoive, elle déborde du tournage pour envahir la véritable histoire : celle d'un père incapable d'aimer autrement qu'en dirigeant, et d'une fille qui ne sait plus si elle joue un rôle ou si elle essaie simplement d'exister.
Arson revendique l'influence de Georges Delerue et de sa musique du Mépris. On retrouve cette même mélancolie orchestrale, ces cordes qui semblent avancer lentement avant d'être rejointes par des percussions discrètes, comme si les émotions finissaient par trouver un rythme.
Le résultat est vraiment superbe, jamais démonstratif.
Hidden Lovers, la respiration inattendue
Au milieu de ce climat pesant arrive un instant suspendu.
Emilia partage enfin un moment de complicité en chantant avec son partenaire du film dans une voiture. Pour une fois, elle n’est plus la fille blessée ni l'actrice sous pression. Elle sourit simplement. Et son père l’observe.
La chanson par dessus laquelle elle chante est Hidden lovers de Gold Lake, un beau choix musical du film.
Gold Lake est duo madrilène, installé depuis plusieurs années à Brooklyn, qui cultive depuis ses débuts une indie pop rêveuse avec influences américaines et européennes. La voix de Lua Ríos flotte au-dessus d'une guitare au rythme régulier, tandis que le piano d'Aaron Dessner, producteur du disque et membre de The National, apporte une profondeur presque cinématographique.
La chanson possède quelque chose de très particulier, elle évoque les années 50, Roy Orbison, les romances impossibles. Les paroles parlent de deux amoureux qui rêvent de devenir des « amants cachés dans chaque chanson ». Comme si la musique pouvait offrir un refuge lorsque la vie devient trop compliquée.
Dans L'être aimé, cette idée prend force. Emilia ne cache pas une histoire d'amour. Elle cache surtout ses blessures.
Une chanson qui raconte aussi le père
Le plus beau n'est pourtant pas dans la voiture.
Il est dans le regard d'Esteban.
Bardem ne prononce presque rien. Il regarde simplement sa fille retrouver un peu de légèreté.
Et Hidden lovers prend alors un second sens.
La chanson évoque la difficulté de continuer malgré les épreuves, tout en remerciant la vie de pouvoir encore avancer avec quelqu'un. C'est exactement ce que ce père voudrait dire sans jamais trouver les mots.
La musique devient le dialogue qu'ils sont incapables d'avoir.
Voilà le privilège du cinéma lorsqu'il fait confiance aux chansons.
Une bande originale qui refuse la facilité
Le reste de la bande-son est à l'image du film.
On croise l'indie rock argentin de Él Mató A Un Policía Motorizado, la soul chaleureuse de Soulnaturals ou encore l'élégance presque hollywoodienne de Robert Farnon avec Moon over Rio.
Tous racontent à leur manière une petite facette des moments vécus par les personnages.
Cette exigence rappelle les plus belles bandes originales européennes, où l'on préfère une chanson méconnue qui tombe juste plutôt qu'un tube destiné à vendre une compilation.
C'est un choix courageux, et infiniment plus durable.
Quand la musique devient un pardon
On ressort de L'être aimé avec beaucoup de questions.
Esteban mérite-t-il le pardon ? Emilia parvient-elle réellement à se reconstruire ?
Sorogoyen ne donne jamais de réponse définitive. En revanche, il laisse la musique faire son travail. La partition d'Olivier Arson construit lentement un pont entre deux êtres qui ne savent plus communiquer. Et Hidden lovers, elle, ouvre une fenêtre. Pendant quelques instants, le poids des non-dits disparaît.
C'est peut-être cela, le véritable pouvoir d'une musique au cinéma. Non pas illustrer une scène, mais révéler ce que les personnages ignorent eux-mêmes.
Et c'est sans doute le plus beau compliment que l'on puisse faire à une chanson de film.



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