Jaime Magdaleno de Barcelona – Le chagrin solaire de Véronique Sanson
- L'Agent Secret des Chansons

- 8 nov.
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Printemps 1981. Sur la platine, un piano pleure doucement pendant qu’une voix s’élève, grave, nue, presque chuchotée : « Lui qu’on a trouvé sous la lune, dans la nuit… »
Dès les premières notes, on sait qu’on n’est plus dans la Véronique Sanson ardente de Monsieur Dupont ou Doux dehors, fou dedans. Jaime Magdaleno de Barcelona clôt l’album Laisse-la vivre comme une prière intime, une confession déchirante, une chanson que l’on écoute en apnée. Et l’on comprend vite pourquoi.
Un été, un drame
L’histoire de cette chanson, c’est d’abord celle d’un été qui tourne à la tragédie. 1978, sur la côte espagnole, près de Barcelone. Véronique arrive avec son mari Stephen Stills et son fils Christopher dans la petite ville de Caldetas, après des vacances en Espagne avec Alain Chamfort et sa famille. Elle devait y retrouver Jaime, un ami de jeunesse des sœurs Sanson, rencontré avec sa fratrie des années plus tôt là-bas, quand elles étaient adolescentes. Elle apprend en arrivant qu’il vient de se tuer dans un accident de moto.
Véronique est bouleversée. Au piano, elle compose dans les semaines qui suivent une mélodie fragile, qu’elle garde précieusement. On l’entend dans le film « De l’autre côté du rêve » de Fina Torres et Kanou Benattar (qui figure dans le coffret de l’intégrale). Les mots, eux, ne viendront que plus tard. En 1981, trois ans après la mort de Jaime, elle réussit enfin à écrire ce texte, simple et difficile à la fois, où chaque syllabe semble trembler.
C’est l’un des morceaux les plus déchirants de sa discographie. Et sans doute un des plus secrets. Véronique ne l’avait jusqu’à présent jamais chanté sur scène.
Laisse-la vivre, ou comment respirer à nouveau
Le disque qui accueille Jaime Magdaleno de Barcelona est un tournant. Laisse-la vivre paraît au printemps 1981, septième album studio de Véronique Sanson, enregistré à Los Angeles. Il marque la fin de son cycle américain et le début d’un retour progressif vers la France.
Le titre de l’album (et de la chanson éponyme), né de l’attitude d’un homme vis à vis de sa soeur, semble presque une injonction à elle-même : laisse-la vivre, laisse-la respirer, créer, aimer à nouveau.
C’est son premier disque après sa collaboration avec son producteur Bernard Saint-Paul, remplacé par elle-même et Bernard Swell, son compagnon et guitariste. L’ambiance en studio est plus calme que sur les précédents albums : « sereine », dira-t-elle plus tard. Véronique enregistre avec ses musiciens américains, cette famille musicale qui l’accompagne depuis Hollywood. On y croise également Ryan Ulyate qui avait été l’ingénieur du son d’Alain Chamfort sur Poses et Amour Année Zéro, ou encore le grand arrangeur Jimmie Haskell, qui habille Je serai là, L’amour qui bat et Jaime… de cordes somptueuses.
Sur le plan sonore, Laisse-la vivre est un disque d’équilibre : moins funk que Hollywood, moins incandescent que 7ème, plus ample, plus apaisé. Les chansons oscillent entre légèreté et gravité, entre fougue et clairvoyance.
Les battements du cœur
Au cœur du disque, Je serai là s’impose comme un message à Michel Berger. Six ans après Seras-tu là ?, Véronique livre enfin la version studio de sa réponse, longtemps après la version live à l’Olympia en 1976. Elle lui répond avec élégance et tendresse : « Il nous restera la musique, quand on sera vieux, si tu veux ». Une nouvelle lettre musicale à un amour ancien, un lien indéfectible.
Autour, on trouve également Fais attention à mon amour et Santa Monica, des titres où les cuivres et les percussions brésiliennes reprennent leurs droits, ainsi que Les choses qu’on dit aux vieux amis, qui clot le chapitre Bernard Saint Paul.
Mais à la toute fin, Véronique referme le disque sur une note presque funèbre. Jaime Magdaleno de Barcelona surgit comme un dernier souffle, une chanson suspendue entre la vie et l’au-delà.
Une chanson fantôme
Sur le plan musical, tout est dans la retenue : piano, quelques nappes de cordes, la voix seule, comme une veillée. Cette chanson-là n’est pas un numéro, ni une pose. C’est un adieu discret, mais éternel.
On peut voir Jaime Magdaleno de Barcelona comme la face cachée du disque. Si Laisse-la vivre clame souvent la liberté, Jaime… en révèle le prix : la perte, la douleur, l’absence.
Et puis, miracle : quarante-quatre ans après, en 2025, Véronique ose enfin chanter Jaime Magdaleno de Barcelona sur scène. En piano-voix, seule, comme il se doit. Un moment suspendu, presque irréel, qui laisse la salle dans un silence absolu.
Il y a là quelque chose de bouleversant : l’idée qu’une douleur peut se transformer en lumière, qu’un souvenir peut devenir musique, et que la chanson finit toujours par trouver son chemin vers la vie.
Mon avis
Personnellement, Jaime Magdaleno de Barcelona fait partie de ces chansons qui me bouleversent. À chaque écoute, j’ai l’impression d’être un intrus dans une prière. Ce n’est pas un morceau qu’on “aime”, c’est un morceau qu’on reçoit.
Et il dit quelque chose de Véronique Sanson : sa fidélité aux émotions, sa capacité à transformer la douleur en beauté.
Jaime Magdaleno de Barcelona n’est pas seulement une chanson de deuil. C’est un hymne discret à la vie, à l’amitié, à la mémoire. Et à ce piano qui, chez Véronique, a toujours su consoler les vivants autant qu’il réveille les absents.
Jaime Magdaleno de Barcelona
Paroles et musique : Véronique Sanson
Arrangements : Véronique Sanson & Bernard Swell
Album Laisse-la vivre (Elektra / WEA, 1981)
Jamais interprétée sur scène avant 2025, où Véronique la chantera enfin — face au soleil de ses souvenirs.



Bravo l'Agent Secret...
Cette chanson transmet - pour moi - la même émotion intense que "dis lui de revenir..." où tout est dévoilé en moins de deux minutes avec la magie des mots portés par la mélodie... J'avais toujours espéré l'entendre un jour sur scène... Ce sera bientôt chose faite 🙏