Je me suis tellement manqué(e) : quand Véronique Sanson se manque pour mieux se retrouver.
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 14 heures
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Certaines chansons vont plus loin que les amours perdus, plus bas que les coeurs brisés, plus profond. Je me suis tellement manqué, c’est ça. Une chanson où Véronique Sanson ne règle pas ses comptes avec un homme, une époque ou une industrie, mais avec elle-même. Et sincèrement, il fallait oser.
En 1998, quand sort l'album Indestructible, Véronique a 48 ans, une carrière immense derrière elle, des triomphes, des éclipses, des douleurs physiques et sentimentales, et une réputation de survivante. Le titre de l’album n’est pas une posture marketing. Indestructible, c’est un constat.
L’album arrive après six ans de silence discographique. Six ans, dans la vie de Véronique Sanson, c’est une éternité remplie de doutes, de problèmes de santé, d’envies qui partent en courant dès qu’on s’approche d’un piano. Elle le dira elle-même, avec cette autodérision qui la caractérise : elle préférait son jardin aux touches noires et blanches. Mauvais signe pour quelqu’un qui a construit toute sa vie autour d’un clavier.
Et pourtant, elle revient. Lentement, difficilement, avec des carnets griffonnés la nuit, des bouts de phrases perdus sous l’aspirine, et cette impression terrible de radoter. Barbara, quelques années plus tôt, lui avait donné une clé essentielle : tout le monde a le droit de radoter. Surtout quand on a quelque chose à dire. Véronique Sanson va prendre cette phrase au pied de la lettre, mais à sa manière.
Je me suis tellement manqué clôt Indestructible. Et ce n’est pas un hasard. On dirait la dernière page d’un journal intime. Musicalement, c’est une chanson lente, retenue, presque pudique, mais traversée de secousses émotionnelles violentes. Le chant est à nu, le piano enfin revenu, et cette voix qui sait être féline, orageuse, puis soudain fragile, comme si elle hésitait encore à se pardonner.
Pour le texte, pas de métaphores romantiques, pas de distance poétique confortable. Elle parle de trahison, de culpabilité, de blessures, de soumission à ses propres démons. Elle parle de s’être perdue, volée, maudite. Et surtout, elle ose cette phrase : « Je me suis tellement manqué ».
Ce manque-là, on le connaît tous, même si on ne sait pas toujours le nommer. Ce moment où l’on réalise qu’on a vécu à côté, qu’on a laissé filer des morceaux entiers de soi pour tenir, survivre, aimer, rassurer. Véronique Sanson ne se pose pas en victime. Elle assume sa responsabilité. Elle reconnaît ses renoncements. Et elle en tire quelque chose de lumineux : le pardon.
Le dernier vers « Je me suis pardonné » n’est pas une pirouette optimiste pour finir en douceur. C’est une conquête. Une victoire intime arrachée après des années de lutte intérieure.
Autour de cette chanson, Indestructible est un album dense, travaillé, parfois très produit, peut-être trop lisse pour certains fans du piano brut des débuts. Les guitares sont plus présentes, la basse de Leland Sklar et les percussions de Sheila E. également, les arrangements regardent parfois vers une variété haut de gamme qui rappelle Michel Berger, comme une ombre bienveillante planant sur le disque. Ce n’est pas un album révolutionnaire, mais c’est un album de maturité.
Fin 1997, Véronique Sanson réapparaît au journal télévisé le lendemain de la mort de Barbara. Elle évoque ses débuts, ses peurs, ses pages blanches. Quelques semaines plus tard, elle revient sur scène, annonce ce nouvel album, affronte à nouveau le regard du public. Elle avoue son trac, ses doutes, cette conscience aiguë que rien n’est jamais acquis. Monter sur scène reste un état de grâce fragile. Et pourtant, elle y retourne, encore et encore.
Je me suis tellement manqué prendra une dimension particulière en concert. Chaque version live accentue son intensité, comme si la chanson continuait de se réécrire à mesure que Véronique Sanson avance dans sa vie.
Ici, à L’Agent Secret des Chansons, on aime aussi ces titres-là. Ceux qui ne cherchent pas à séduire, mais à dire vrai. Je me suis tellement manqué est une chanson qui fait mal, mais qui, au fond, rassure énormément.
Parce qu’elle nous donne une idée simple et précieuse : tant qu’on est vivant, on peut encore se retrouver. Et ça, c’est peut-être la définition la plus vraie de l’indestructibilité.
NB : concernant l’orthographe du titre, nous pensons qu'une erreur d’accord a été reproduite depuis le début. Elle a manqué à elle-même, donc elle s’est tellement manqué (on utilise rarement le verbe en transitif "manquer quelqu'un" dans le sens de louper, sauf dans l'expression "manquer de peu quelqu'un").
Merci à Harmonies Véronique Sanson


Très belle analyse une fois de plus. C'est, pour moi, une des dernières magnifiques chansons de Véronique. Bravo pour la remarque orthographique à propos de "Je me suis tellement manqué", il faut dire que la formule est particulièrement rare et tarabiscotée. "Se manquer à soi-même"... je n'avais jamais entendu la formule avant cette chanson. Et "je me suis pardonné", même si c'est une femme qui parle, ne prend pas de e. On pardonne "à" quelqu'un. Donc on ne marque pas l'accord.