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Écoute-moi : Patrick Juvet, le cœur sur la face B (et les genoux au sol)


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Écoute-moi est une chanson qui vous tombe directement dans les bras, comme lorsqu’on découvre à l’adolescence que l’amour, ce n’est pas seulement les baisers et les fleurs mais parfois supplier pour garder la tête hors de l’eau. Et qu’en 1972, dans les "boums" du samedi après-midi, ce genre de supplique avait un pouvoir redoutable : faire danser les timides et rougir les presque-couples. Moi, dès les premières mesures, je suis instantanément replongé dans un salon tapissé de tentures orange, convaincu que la vie se joue à deux centimètres du visage de l’être aimé.


Écoute-moi, donc. Musique de Patrick Juvet, paroles de Pierre Delanoé. Un duo qui n’a rien d’anodin, posé sur une face B. Car la chanson se cache derrière Au même endroit, à la même heure, sortie en 1972, signée Thomas et Rivat. Eux, ce sont les architectes du tube maison : à l’époque, ils cosignent L’avventura, Le lundi au soleil (sur une musique de Juvet), Siffler sur la colline, Les Daltons, 2’35’’ de bonheur… bref, une équipe de choc. Leur chanson de la face A est une ritournelle légère et efficace. Delanoé, lui, débarque avec autre chose : une tragédie miniature. Et il offre à Juvet un texte qui n’est pas simplement triste : c’est carrément un tribunal sentimental où le héros attend le verdict du pouce de l’être aimé.


Le jeune Juvet, déjà grand


En 1972, Patrick Juvet n’est pas encore la star qui affolera les pistes de danse quelques années plus tard, mais il n’est plus un inconnu. L’année précédente, Florence Aboulker l’a présenté à Eddie Barclay, l’équivalent, à l’époque, d’un sésame pour entrer dans le monde musical. Barclay produit son premier 45 tours Romantiques pas morts, puis La musica, sorti en mai 1972, qui dépasse les 300 000 exemplaires vendus, et qui lance Juvet dans la galaxie variétés des années 70.


La musica, c’est lumineux, simple, immédiat. Thomas et Rivat aux paroles, Juvet à la musique : un hymne léger qui installe l’image d’un chanteur pour minettes, radieux et souriant. Et c’est précisément ce contraste qui rend Écoute-moi intéressante.


Delanoé, l’art de la fissure


Quand Pierre Delanoé s’approche d’un cœur, il n’y va pas au pinceau fin. Le parolier légendaire, de Et maintenant aux Lacs du Connemara, offre là un texte qui explore la fragilité brute. On y voit un homme nu, sans défense, sans stratégie, sans dignité.

« Condamne-moi mais pas à mort », implore-t-il.
« Ne m’envoie pas au fond de la Sibérie ».

La Sibérie ! La variété française des années 70 savait manier l’excès, et ici tout y passe : le pouce qui se baisse, les lions qui attendent, la vie offerte au néant…


Et Juvet chante tout cela sans effets, sans surenchère. Il demande pardon. Il attend. Et surtout, il répète « Tu ne réponds pas », la phrase qui dit tout : le silence, le suspense, l’injustice peut-être.



L’écrin d’Hervé Roy


Sur le disque, le piano éclaire la chanson d’une mélancolie douce. Hervé Roy, maître discret de l’orchestration, et qui dirigera l’orchestre de l’Eurovision quand Juvet présentera Je vais me marier, Marie l’année suivante, enveloppe la voix sans jamais l’étouffer. Les cordes respirent, accompagnent, soulignent, mais laissent toute la place au texte et à la vulnérabilité du chanteur.


Face B, tube oublié


Écoute-moi, avait tout pour devenir un tube : mélodie solide, texte mémorisable, interprétation juste. Mais elle se retrouve reléguée en face B, derrière Au même endroit, à la même heure, chanson plus immédiate, plus populaire, calibrée pour les classements.


Et les classements, justement, lui donnent raison : 11e en France, 1er en Suisse, plus de 200 000 exemplaires vendus. Thomas et Rivat avaient encore frappé. Leur style populaire, qui s’attrape à la première écoute, correspondait parfaitement à l’air du temps. Ils fabriquaient des tubes comme d’autres font des crêpes le dimanche matin.


Du coup, Écoute-moi est devenue une pépite cachée. Une chanson qu’on redécouvre, qui ne cherche pas la lumière mais qui éclaire à sa façon.


La suite en 1973


L’année suivante, Barclay rassemble les 45 tours sortis jusque-là pour créer un album-compilation intitulé La musica. Une pratique courante : le public voulait un long format et les maisons de disques savaient que l’alignement des singles ferait parfaitement l’affaire. On y retrouve, en dernière piste, Écoute-moi, précédé de La musica, Au même endroit, à la même heure, Sonia et tous les titres des débuts. L’album fixe une image : celle d’un jeune chanteur de variété sensible et bien entouré.


Entre-temps, Juvet compose la musique d’un autre texte de Delanoé, cette fois plus festif : Je vais me marier, Marie, qu’il défend à l’Eurovision 73 pour la Suisse. Douzième sur dix-sept : un échec, mais une visibilité européenne qui compte.


La mémoire des samedis après-midi


Je ne peux pas écrire sur Écoute-moi sans évoquer mon propre souvenir. Parce que oui : en 1973, dans notre petit groupe, c’était LE slow. Celui qu’on attendait. Celui qui, parfois, permettait enfin d’oser poser les mains sur une épaule ou une hanche. En le réécoutant aujourd’hui, je revois tout : les visages, les couleurs, les premières sensations fortes, le cœur qui battait trop vite, les déceptions aussi.


Une face B essentielle


Écoute-moi dit quelque chose d’essentiel sur Juvet : son courage. Celui d’exposer ses failles. Celui d’assumer la vulnérabilité. Celui de chanter un texte où l’homme se met littéralement à genoux.

C’est une chanson qui ne crie pas son émotion, qui ne parade pas, mais qui reste un trésor caché de 1972.
 Un cœur mis en face B.


Et peut-être, pour certains d’entre nous, la BO de notre premier chagrin d’amour.

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