De plus en plus seul - Patrick Juvet : l’envers du miroir disco
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 2 jours
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Sortie en 1978 au sommet de la vague disco, cette chanson de Patrick Juvet raconte l’envers du décor, quand les limousines s’éloignent, que les amis se font rares et que la gloire, au lieu de tenir chaud, donne parfois froid au coeur.
À l’époque, Patrick Juvet est tout sauf un perdant. Il vient d’exploser internationalement avec I Love America, hymne disco clinquant, calibré pour les pistes de danse de New York à Milan. Il a quitté la France, s’est installé à Los Angeles, fréquente aussi le Studio 54 et la jet-set, avec deux français expatriés qui ont compris avant les autres que le disco n’était pas juste une musique, mais un business mondial : Henri Belolo et Jacques Morali. Producteurs visionnaires, créateurs des Village People, ils offrent à Juvet un tremplin en or.
De plus en plus seul est l’adaptation française de Another Lonely Man, seul slow extrait de son premier album américain, composé par Juvet et écrit par Victor Willis, le policier leader des Village People, comme toutes les autres chansons de l’album. Dans la version anglaise, le constat est déjà cruel : un homme riche, célèbre, entouré, mais vide. En passant en français sous la plume de Pierre Grillet (et Jacques Morali), le propos devient presque autobiographique. Trop précis pour être totalement fictif, trop juste pour ne pas toucher.
« Il est vraiment de plus en plus seul, même parmi ses amis. »
Dès le premier vers, tout est dit. Pas besoin de métaphore compliquée. Ce personnage dont « les yeux rient quand il sourit », joue exactement le rôle qu’on attend de lui. Celui du type à qui tout réussit.
Mais derrière, il y a l’addition. Les banquiers. Les nuits étranges. Les rencontres qui ne changent rien. Cette impression que la vie passe à côté pendant qu’on est occupé à compter. Le texte est simple, mais il frappe juste. Pierre Grillet, qui écrira plusieurs fois ensuite pour Juvet, et qu’on retrouvera plus tard chez Bashung pour Madame rêve, ou chez Caroline Loeb pour C’est la ouate, sait écrire des chansons qui ont l’air légères et qui pourtant collent longtemps.
Musicalement, De plus en plus seul est bien ancrée dans son époque. Les arrangements sont doux, élégants, presque nocturnes. Les cordes sont aériennes. C’est une chanson qui glisse, qui ne cherche pas à faire danser à tout prix. Et c’est justement pour ça qu’elle touche.
Elle sort en 45 tours pour le marché francophone, et s’inscrit dans la trajectoire très particulière de Juvet à la fin des années 1970. Après ses premiers succès et ses collaborations brillantes avec Jean-Michel Jarre, il choisit l’exil, le grand saut américain. I Love America grimpe dans les charts d'une quinzaine de pays, l’argent coule, la vie est une suite de vols en première classe et de nuits sans fin. Juvet l’a reconnu lui-même : la tête a tourné. Et vite.
Mais le disco fut un royaume instable. En 1979, la contre-attaque est brutale. Aux États-Unis, la Disco Demolition Night marque symboliquement la chute du genre, dans un mélange de haine musicale, de racisme et d’homophobie à peine déguisés.
De plus en plus seul résonne aujourd’hui comme un message dans une bouteille. Un slow caché au milieu du disco, qui n’essaie pas de taire la tristesse sous les paillettes. Une chanson qui rappelle que le succès n’est pas une fin en soi, juste un moment. Et parfois, un moment très solitaire.
Quand Juvet chante « Je le comprends tellement », « on dit que je lui ressemble un peu », on n’a aucun mal à le croire. À force de jouer un rôle, il a fini par s’y perdre. À force d’être désiré, il a oublié d'aimer. De plus en plus seul en est l’un des témoignages les plus sincères. Une chanson qui, jusqu’à la fin de sa vie, n’aura rien perdu de sa vérité.



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