Vartan, Croisille, Manset… les voix qui hantent Bovary Madame.
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 13 heures
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Sur scène, la terre est battue comme dans un vieux cirque fatigué, et Emma Bovary ne meurt plus. Elle chante, elle fuit, elle recommence. Avec Bovary Madame, Christophe Honoré prend le roman de Flaubert, le secoue comme une boule à neige, et fait tomber dessus une pluie de chansons populaires. Le résultat est à la fois déroutant, parfois foutraque, mais souvent émouvant. Et comme dit le metteur en scène « C’est très Flaubert, montrer le cliché, l’assumer, en révéler à la fois la banalité et la puissance émotionnelle »…
Ici, les chansons agissent comme une mémoire parallèle, qui raconte ce que les mots seuls ne suffisent plus à dire. Et dans cette playlist pas comme les autres, surgit entre autres Par amour, par pitié de Sylvie Vartan.
Petite histoire : en 1966, la chanson n’était pas destinée à Sylvie. L’auteur, Jean Renard, encore musicien de bals, rêve de la faire chanter par Johnny Hallyday. Dans un studio, Sylvie Vartan le croise. Elle lui demande de jouer la chanson. Et elle comprend immédiatement : cette chanson, c’est la sienne.
Ce moment-là, c’est du théâtre avant l’heure. Une prise de pouvoir douce mais ferme. Et surtout, un basculement. Par amour, par pitié devient un succès, mais plus encore, un tournant dans la carrière de Vartan. Une manière d’habiter des émotions plus complexes, moins adolescentes, plus ambiguës.
Et c’est précisément cette ambiguïté qui fait mouche dans Bovary Madame. Car Emma Bovary, chez Honoré, n’est plus seulement une héroïne romantique. Elle devient une femme qui regarde sa propre vie comme un spectacle, oscillant entre sincérité et mise en scène. Quand la voix de Sylvie Vartan résonne, c’est comme si Emma se parlait à elle-même.
Honoré ne s’arrête pas là. Il tisse un véritable patchwork musical où chaque chanson agit comme une facette du personnage.
il y a Le premier bonheur du jour de Françoise Hardy, pendant laquelle le temps s’arrête. Quelques mots, une mélodie fragile, et soudain, Emma est une jeune femme qui espère encore. C’est peut-être le moment le plus pur du spectacle.
Quand Rodolphe interprète en live Je vais t’aimer de Michel Sardou, c’est drôle et ça fonctionne. Parce que la chanson devient une déclaration excessive, presque ironique.
Et puis il y a Plus fort que nous de Nicole Croisille et Pierre Barouh. À l’origine, une chanson liée au cinéma de Claude Lelouch, avec la musique ample de Francis Lai. Dans la pièce, chantée par Emma (Ludivine Sagnier) et Léon, elle agit comme un rappel cruel : l’amour est parfois plus fort que tout, sauf que dans la vraie vie, il arrive souvent trop tard, ou au mauvais moment. Emma Bovary, elle, court toujours après cet instant parfait qui n’existe pas.
Certaines chansons sont diffusées dans leur version originale. Docteur menteur de Karen Cheryl, par exemple, apporte une touche légère avant une scène quasiment gore. Plus surprenant encore, l’irruption dans l’univers de Flaubert de Justin Timberlake (Cry me a river) et Led Zeppelin (Whole lotta love). Et pourtant, le désir, chez Emma Bovary, est tout sauf sage. Il est excessif, incontrôlable, presque rock.
Avec la chanson finale Revivre de Gérard Manset, on change complètement de registre.« On voudrait vivre encore la même chose. Refaire peut-être encore le grand parcours ». Tout est là. Le regret, la nostalgie, l’impossibilité de recommencer. Dans la bouche d’Emma, la chanson prend une autre dimension.
Ce mélange de genres, de styles, d’époques, pourrait sembler incohérent. Mais Emma Bovary est un personnage qui vit à travers ses fantasmes, ses lectures, ses projections. Elle se construit une vie comme on se construit une playlist.
Et c’est peut-être ça, la vraie curiosité de Bovary Madame : avoir compris que la chanson populaire est aujourd’hui un miroir et une fabrique d’émotions, l’équivalent de ce qu’était le roman à l’époque de Flaubert.
Il y a quelque chose d’assez beau dans le fait que Par amour, par pitié se retrouve au centre de ce dispositif. Une chanson née presque par hasard, devenue un classique, et qui trouve ici une nouvelle vie.
Et si Emma Bovary devait vraiment avoir une bande-son, elle ressemblerait certainement à celle-ci. Désordonnée, passionnée, contradictoire.
Humaine, en somme.


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