top of page

« La femme de » : la musique et les deux chansons du film.



La femme de, de David Roux, appartient à la catégorie des films qui murmurent, qui s’infiltrent doucement sous la peau pour mieux vous hanter après coup. Un film qui ne crie jamais mais qui serre la gorge. Et dans ce huis clos bourgeois où chaque porte semble mener à une autre impasse, la musique joue un rôle discret mais essentiel.


Deux chansons seulement, ou presque. Deux respirations. Deux clés pour comprendre Marianne.


D’un côté, Ain’t got no I got life, interprétée ici par Rosemary Standley. De l’autre, Conseils de la fée des Lilas, tirée de Peau d’âne. Deux univers, deux tonalités. Et pourtant, une même histoire : celle d’une femme qui cherche à exister.


Marianne, ou l’art de disparaître

Avant de parler musique, il faut revenir à Marianne. Parce que tout part d’elle. Marianne (interprétée par une Mélanie Thierry juste de bout en bout), c’est cette femme que l’on ne regarde plus. Mariée, deux enfants, une maison bourgeoise près d’Angers, et un mari qui décide de tout avec une douceur qui n’en est que plus violente.


Le piège est subtil. Il n’y a pas de cris, pas de coups. Juste une lente érosion. Une disparition progressive. Marianne devient une fonction. Un élément du décor.

Et c’est précisément là que la musique intervient. Pas comme une béquille émotionnelle. Plutôt comme une fissure.


Conseils de la fée des Lilas, ou la fuite comme salut

À première vue, difficile de faire plus éloigné. Conseils de la fée des Lilas, c’est Jacques Demy, Michel Legrand, la couleur, le merveilleux, une fée qui chante des vérités avec douceur. Et pourtant.

Dans Peau d’âne, cette chanson intervient à un moment crucial. Une jeune femme doit fuir son père qui veut l’épouser. Le conte bascule dans l’inquiétant. Et la seule issue, c’est la fuite.


Le parallèle avec La femme de est évident. Marianne n’est pas dans un conte. Mais elle est enfermée dans une structure tout aussi étouffante. Une famille, une maison, des règles implicites qui dictent sa vie.

La fée des Lilas dit à la princesse qu’elle doit refuser, contourner, s’échapper. Sans frontalité. Avec ruse. Avec patience.


Exactement ce que fait Marianne.

Le film montre d’ailleurs la famille regardant Peau d’âne. Une scène presque anodine. Mais en réalité, c’est un miroir. Marianne regarde une autre femme fuir. Une autre femme refuser l’inacceptable.

Et peut-être qu’à ce moment-là, quelque chose s’ouvre.

La chanson, avec ses paroles faussement naïves, agit comme un guide. Elle parle d’interdit, de normes, de ce qu’on ne doit pas faire. Mais surtout, elle trace un chemin.

Fuir, ce n’est pas abandonner. C’est survivre.



Ain’t got no I got life, le cri sous la peau

Quand Ain’t got no I got life arrive au générique de fin, c’est une déflagration tardive. Une prise de parole que Marianne n’a pas eue pendant tout le film.


À l’origine, la chanson est un patchwork issu de la comédie musicale Hair, transformé par Nina Simone en véritable manifeste. Une montée, presque liturgique, qui part du manque pour atteindre une affirmation vitale. Je n’ai rien. Mais j’ai la vie.


Dans la version portée par Rosemary Standley, on retrouve cette tension. Cette manière de faire naître la lumière à partir du vide. Sa voix, à la fois fragile et souveraine, épouse parfaitement le parcours de Marianne. Elle ne hurle pas. Elle insiste.


Quand on entend les paroles défiler, cette liste presque absurde de ce qui manque, on ne peut s’empêcher de penser à Marianne. Elle aussi pourrait dire : je n’ai pas de place, je n’ai pas de voix, je n’ai pas de pouvoir. Et pourtant, quelque chose subsiste. Une étincelle.


Le film ne donne pas de réponse claire sur son émancipation. Mais la chanson, elle, en propose une. Minimaliste, mais essentielle. Il reste le corps. Il reste la conscience. Il reste la possibilité.



Deux chansons, une même trajectoire

Ce qui frappe, c’est à quel point ces deux morceaux dialoguent entre eux. D’un côté, une chanson de fuite. De l’autre, une chanson d’affirmation.

Marianne ne chante jamais. Elle ne se confie pas. Elle avance, ou plutôt elle dérive. Mais ces deux chansons parlent pour elle. Elles dessinent une trajectoire invisible.


D’abord comprendre qu’il faut partir. Puis réaliser qu’il reste quelque chose à sauver.

C’est une progression discrète, mais profondément politique. Parce que La femme de ne parle pas seulement d’un couple ou d’une famille. Il parle d’un système. D’une manière d’organiser le silence.


Une bande-son minimaliste, mais essentielle

La musique de Quentin Sirjacq, elle, ne cherche jamais à en faire trop. Et c’est précisément pour ça qu’elle touche juste. Oubliez les grandes envolées qui vous disent quoi ressentir, ici on est dans quelque chose de plus sournois, presque organique.


Dans le sillage du minimalisme habité d’Arvo Pärt, Sirjacq installe une ambiance qui respire à peine. Un quatuor de violoncelles, un piano, un orgue, et surtout ces bruits de maison qui deviennent une partition à part entière : le parquet qui craque, les tuyaux qui murmurent, comme si les murs eux-mêmes avaient des choses à dire.

La musique ne souligne pas l’émotion, elle l’infiltre. Elle avance à pas feutrés, colle aux silences de Marianne, épouse ses hésitations, ses micro-révoltes. Par moments, une voix apparaît, presque irréelle, comme un appel qu’on n’ose pas encore écouter.


On sent que David Roux et son compositeur ont travaillé main dans la main jusque dans le montage, ajustant les tempos comme on règle un cœur qui bat de travers. Résultat : une musique qui n’accompagne pas seulement le film, mais qui l’enferme doucement avec son héroïne, jusqu’à faire du moindre son une tentative d’évasion.


Et après ?

Quand le générique se termine et que la voix de Rosemary Standley s’éteint, il reste une question. Marianne va-t-elle vraiment vivre ?

Le film ne tranche pas. Et c’est sans doute sa plus grande élégance.


Mais une chose est sûre. Grâce à ces deux chansons, on sait qu’elle en a la possibilité.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page