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Seabird : la chanson douce-amère qui ferme les ailes de "Pillion".



Il arrive que certaines chansons semblent attendre leur moment. Et puis soudain, un film les attrape au vol et les pose exactement là où elles devaient être. C’est exactement ce qui arrive à Seabird, la petite merveille mélancolique des frères Alessi, utilisée au générique de fin de Pillion, film singulier, parfois dérangeant mais étonnamment romantique signé Harry Lighton.


Après une heure et demie d’émotions contrariées, la chanson tombe comme un ciel calme après la tempête.


Les frères Alessi, artisans discrets de la pop américaine


Les compositeurs et interprètes de la chanson, Billy et Bobby Alessi, sont des jumeaux venus de Long Island. Comme beaucoup de musiciens américains des années 1960, ils commencent très jeunes dans des groupes locaux avant de naviguer dans l’industrie musicale.

Puis les années passent, Broadway les appelle et ils se retrouvent dans la comédie musicale Hair. Là, ils rencontrent le guitariste Peppy Castro et fondent le groupe Barnaby Bye, signé chez Atlantic.


Mais leur vraie histoire commence quand ils décident de devenir simplement… Alessi.

En 1976 sort leur premier album, Alessi. Une pop lumineuse, très californienne dans l’esprit, quelque part entre soft rock et ce qu’on appellera plus tard le yacht rock. Des mélodies souples, des harmonies vocales impeccables et un goût très sûr pour les refrains qui s’accrochent à l’oreille.


Le disque contient notamment Oh, Lori, qui deviendra un tube international l’année suivante.

Et puis il y a cette chanson plus discrète : Seabird.


La chanson qui a failli disparaître


L’histoire de Seabird aurait pu s’arrêter avant même de commencer.

Lors de l’enregistrement de l’album, les producteurs pensent que la chanson est dispensable. Il y a déjà assez de morceaux sur la bande. Inutile d’en rajouter un de plus.


Mais les frères Alessi s’obstinent.

Ils enregistrent une démo sur un simple magnétophone quatre pistes dans le sous-sol de leurs parents et la glissent discrètement sur la bande envoyée à leur maison de disques A&M.


Quelques jours plus tard, coup de téléphone. Les dirigeants du label adorent l’album.

Et ils n’ont qu’une seule remarque : la chanson Seabird leur plait tellement qu’elle devrait figurer sur la face A du disque (elle sera en fin de compte le dernier titre de la face B).


Morale de l’histoire, comme le dira plus tard Billy Alessi : il faut toujours se battre pour les créations auxquelles on croit.


Une mélodie qui plane au-dessus du temps


Seabird est une chanson qui semble simple, presque fragile. La guitare est douce, la voix flotte légèrement et la mélodie avance comme une brise marine. Un homme parle à un oiseau solitaire qui doit rentrer chez lui.

« Seabird, seabird
, fly home »


Billy Alessi avait écrit la chanson pour sa petite amie de lycée partie étudier à l’université. Mais comme souvent avec les bonnes chansons, le sens dépasse vite l’anecdote.

La route qu’on doit suivre même quand on se dit qu’elle est fermée.
 Les souvenirs qui reviennent comme des fantômes.
 Le sentiment d’être loin de l’endroit où l’on devrait être.

C’est une chanson sur l’absence, mais aussi sur le retour possible.

Une chanson suspendue entre la nostalgie et l’espoir.



Une seconde vie dans les films et les séries


Comme beaucoup de morceaux du soft rock des années 1970, Seabird a connu une seconde vie inattendue.

La chanson apparaît régulièrement dans des séries et des films. Elle surgit parfois là où on ne l’attend pas, comme si les réalisateurs avaient compris quelque chose de particulier dans son atmosphère (comme par exemple dans la dernière saison de Sex Education où Aimée brûle les vêtements qui la reliaient à son trauma).


La chanson avait même été reprise en 1977 par un mystérieux groupe péruvien nommé Innovations. Leur version ajoute un synthétiseur flottant et un petit groove estival qui donne au morceau une couleur presque cinématographique.


Bref, Seabird vole de ses propres ailes.

Et puis arrive Pillion.


Une bande originale aussi étrange que le film


Le film de Harry Lighton n’est pas exactement une comédie romantique traditionnelle.

Adapté du roman Box Hill d’Adam Mars-Jones, Pillion raconte la relation entre Colin, jeune homme timide qui vit encore chez ses parents, et Ray, motard charismatique qui l’entraîne dans une relation BDSM très codifiée, où Colin devient son soumis, qui occupe le "pillion" (selle arrière de la moto).


Dit comme ça, on pourrait s’attendre à un drame sombre. Pourtant le film navigue ailleurs. C’est parfois drôle, parfois très cru, souvent tendre.


Et la musique participe beaucoup à cette atmosphère.

Le compositeur Oliver Coates signe une partition originale minimaliste, presque flottante, qui accompagne les silences et les tensions du film, et où flotte l'ombre de Satie.

Mais la bande originale joue aussi avec d'autres contrastes surprenants.


On y croise par exemple la version italienne de Chariot chantée par Betty Curtis qui s’élance au début du film dans la voiture familiale.

Il y a aussi I think we're alone now dans la version de Tiffany, classique pop des années 1980 qui évoque immédiatement une forme d’innocence adolescente. On y entend également des chansons traditionnelles et de Noël chantées par Colin et son groupe vocal.

Et puis, à la fin, arrive Seabird.


La chanson parfaite pour une fin ouverte (attention spoilers)


Lorsque la chanson commence au début du générique de fin, Colin vient de faire quelque chose d’important. Après une relation où il a longtemps accepté les règles imposées par Ray, il finit par comprendre ce qu’il veut vraiment. Il sait ce qu'il est mais apprend à poser ses propres limites.


Autrement dit, il prend son envol. L’oiseau solitaire qui doit rentrer chez lui devient soudain une métaphore parfaite pour ce personnage qui cherche sa place. La chanson n’explique rien. Elle accompagne simplement le moment.

Comme souvent, les meilleures chansons de cinéma ne soulignent pas les émotions. Elles les prolongent.


Aujourd’hui, près de cinquante ans après sa sortie, Seabird continue de circuler. Elle est même citée comme l’une des chansons préférées de Julien Doré.

Pas mal pour un morceau qui a failli être supprimé d’un album.

Et c’est peut-être ça le vrai mystère de certaines chansons. Elles prennent leur temps. Puis elles réapparaissent.

Comme un oiseau qui revient vers la côte après un long voyage.

Seabird, seabird.

Fly home.



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