J’ai la musique en moi : quand Sabrina Lory branche la France sur le courant soul
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 4 jours
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En 1974, arrive une chanson qui transpire, qui danse, qui claque des mains : J’ai la musique en moi. Une chanson qui me rappelle beaucoup de souvenirs et qui a une pêche incroyable, mais que j’avais un peu oubliée à un moment. Et plus tard, j’avais été surpris de voir que les Enfoirés l’avait reprise.
À l’origine, c’est Kiki Dee qui sort I’ve got the music in me, un titre écrit par Bias Boshell, le claviériste de son groupe, le Kiki Dee Band. Un morceau de pop-soul énergique, avec un thème qui parle à tout musicien : quand on a la musique en soi, rien ne peut vraiment vous arrêter.
Le titre s’arrête avec un faux final, puis repart de plus belle. Et il s’installe assez longtemps dans les charts britanniques et américains : numéro 19 au Royaume-Uni, numéro 12 aux États-Unis. Pas un raz-de-marée, mais un joli succès.
Kiki Dee a un profil atypique : c’est une des premières chanteuses britanniques signées chez Motown en 1970 (je vous recommande son album Great Expectations, un petit bijou), une voix de « blue-eyed soul » (en gros de la soul blanche), et future partenaire d’Elton John sur Don’t go breaking my heart, qui restera son plus gros succès. Elle représente une pop féminine libre, énergique, très moderne pour l’époque.
Quelques mois plus tard, la chanson arrive en France, portée par un nom encore discret : Sabrina Lory. C'est son 4ème 45 tours, et la chanson sera également présente 4 ans plus tard sur son 1er album.
Sabrina a une formation classique, une vraie culture soul, une voix haute mais râpeuse, sensuelle. J’ai la musique en moi devient un petit succès en 1974. L’adaptation française est signée Sabrina elle-même, avec des arrangements de William Sheller (il travaillera avec elle sur 3 singles). Un an avant Rock’n dollars qui fera décoller sa carrière de chanteur, il injecte dans la chanson du groove sans perdre l’élégance.
« Je veux passer toutes mes nuits dans cette orgie de musique ». Pour le texte français, Sabrina Lory parle de corps, de nuit, de sueur, de transe, alors que Kiki Dee chantait plutôt la confiance tranquille.
Et Sabrina marque les esprits. Très jolie mais pas que, regard franc, présence indéniable. Elle chante, elle danse, et on la croit. Ce qui rend J’ai la musique en moi si efficace avec elle, c’est cet équilibre : un groove international, une écriture française fluide, une interprète crédible. Ce titre aurait pu lancer une carrière longue et flamboyante, mais l’histoire, comme souvent, choisira un autre chemin.
Sabrina Lory sortira d’autres morceaux, dans les années 70 puis 80. Par exemple Comme une boule de flipper (pas celle de Corinne Charby), composée par Louis Chédid. Des chansons solides, bien produites, mais le succès n’est pas vraiment au rendez-vous. Elle ne disparaît pas pour autant. Elle écrit pour Maurane (Warhol pour Monroe). Collabore avec Esther Galil, Murray Head, Jean-Jacques Goldman. Michel Berger lui confie le rôle de Stella Spotlight lorsqu’il remonte Starmania. Elle y restera plusieurs années, et incarnera même, en alternance, les quatre rôles féminins de la troisième version.
Pendant ce temps, I’ve got the music in me poursuit sa vie parallèle. Thelma Houston s’en empare en 1975, avant son virage disco chez Motown avec Don’t leave me this way. La chanteuse australienne Marcia Hines l’intègre à son album Shining en 1976. Heart en fait une version live sur le disque Magazine en 1977. Sheena Easton la chante en démo. Cher l’inclut dans un show TV. Céline Dion la reprend sur scène. Jennifer Lopez l’utilise dans une publicité. Spagna, sous le pseudonyme Yvonne K., en propose une version Italo disco en 1983, trois ans avant Call me.
Après J’ai la musique en moi, Sabrina Lory n’a peut-être pas eu la carrière que promettait 1974. Mais elle a laissé une chanson qui, elle, n’a jamais cessé de danser. Et tant mieux. Parce que quand on a la musique en soi, on ne disparaît jamais vraiment.
NB : En décembre 2025, petit miracle tardif : le catalogue Sabrina Lory devient enfin disponible sur les plateformes. Sa période Phonogram 1973-1983 ressort dans son intégralité. Quarante-six titres réhabilités. Des adaptations comme Laissez-moi seule (Vado via), Plus rien ne va (I will survive), Un film d’amour (I say a little prayer) et des titres originaux signés Delanoé, Michel Jourdan ou Guy Bonnet. A (re)découvrir!
NB2 : D’autres adaptations en 1974 : Sylvie Vartan Bye-bye Leroy Brown (Bad bad Leroy Brown par Jim Croce), Claude François Le mal aimé (Day dreamer par David Cassidy), Richard Anthony Amoureux de ma femme (Nessuno mi può giudicare par Caterina Caselli).


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