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"Le pipeau" ("The pied piper") : quand Sheila jouait les guides spirituels.


1966 : Sheila enchaîne les tubes à la vitesse de l’éclair pendant que Claude Carrère transforme chaque refrain en événement national. Cette année-là, Bang-Bang explose, le disque tourne en boucle, et le film se prépare.


Et pourtant, cachée derrière ce rouleau compresseur pop, il y a une drôle de petite chanson qui n’a jamais vraiment eu sa chance : Le pipeau.


Rien que le titre mérite une minute de silence. Parce qu'imaginez de nos jours, appeler une chanson Le pipeau, on imagine déjà les vannes dans les cours de récréation. Franchement, si le morceau s’était appelé Allez viens, comme le refrain semblait l’imposer, son destin aurait peut-être été tout autre.


Mais derrière ce titre un peu maladroit se cache une chanson très attachante.


Une adaptation venue d’Amérique


À l’origine, le morceau s’appelle The pied piper. Un titre folk-pop écrit par Steve Duboff et Artie Kornfeld, duo américain regroupé sous le nom The Changin’ Times. Leur version sort en 1965, mais c’est surtout Crispian St. Peters qui transforme la chanson en hit international l’année suivante.


Et quel personnage, ce Crispian. Un chanteur anglais persuadé d’être plus grand qu’Elvis, plus talentueux que les Beatles et probablement plus modeste que personne. Sa carrière, elle, ne survivra pas longtemps à cette confiance cosmique.


Claude Carrère récupère donc les droits pour Sheila. L’adaptation française est confiée à Jacques Demarny, parolier prolifique de variété française, dont c’est la seule collaboration avec Sheila. Pour la petite histoire, son fils écrira plus tard à la chanteuse Dense et Pour sauver l’amour


Sheila en mode coach de vie avant Instagram


Ce qui frappe aujourd’hui dans cette chanson, c’est le texte. Vu de loin, ça ressemble à une chanson gentille pour adolescents un peu mélancoliques. Mais vu de maintenant, c’est presque un manifeste de développement personnel avant l’heure…


La providence est avec toi, mais tu ne la vois pas, regarde-moi !…”


La chanson parle aux timides, aux solitaires, à ceux qui doutent d’eux-mêmes. Elle invite à sortir de sa coquille, à avancer malgré la peur. Et forcément, avec le recul, chacun peut y projeter un peu ce qu’il veut : une adolescence compliquée, une déprime passagère, un coming out à faire, ou simplement cette impression de ne pas trouver sa place.

C’est simple, naïf parfois, mais jamais méprisant.


Et puis il y a cette phrase magnifique :

Pour avoir ce que l’on souhaite, il faut faire les premiers pas.” Une évidence, mais qu’on oublie bien souvent.


Une ambiance plus folk que yéyé


Musicalement, la version de Sheila démarre dans une tonalité plus grave que d’habitude. Et là, il se passe quelque chose. Sa voix a une portée inattendue. Pendant quelques secondes, on quitte complètement la Sheila qu’on connaît alors.


Mais le refrain repart vers des aigus plus forcés, plus typiques de l’époque. Ici, à l’Agent Secret, on pense que c’est dommage. Parce qu’en restant dans cette retenue, la chanson aurait peut-être atteint la délicatesse d’un titre comme Le rêve, présent lui aussi sur le même 45 tours.


Ceci dit, ce disque Bang-Bang est intéressant parce qu’il montre une Sheila en transition. La variété yéyé pure commence doucement à fatiguer. Les goûts évoluent. Les Beatles expérimentent, le folk-rock débarque, la pop devient plus sophistiquée. Et Sheila et son équipe essaient des choses.


Pas encore de révolution, évidemment. Claude Carrère reste aux commandes et ne va pas soudain transformer Sheila en chanteuse underground écoutant Bob Dylan dans une cave enfumée. Mais il y a des frémissements.


Le rêve (voir notre article sur la chanson ici) regardait vers le folk-pop américain. Le pipeau aussi, à sa manière.



Un 45 tours mené par Bang-Bang


Quand le 45 tours sort le 13 juin 1966, toute la promotion tourne autour de Bang-Bang. Sheila chante le titre à la télévision en juin puis en septembre, le temps entre les deux de tourner le film du même nom, et les trois autres morceaux restent dans l’ombre.


Et pourtant, sur la pochette arrière, on trouve quelques paroles du Pipeau imprimées comme un message personnel de Sheila aux fans :

Allez viens, et ne fais plus cette tête…


Sheila n’est pas une icône inaccessible. Elle reste la grande sœur rassurante qui vous dit que demain ira mieux.


Le joueur de flûte et les chemins de traverse


Le titre original fait référence au Joueur de flûte de Hamelin, personnage légendaire du folklore allemand qui entraîne les enfants derrière lui grâce à sa musique.

Et quelque part, le parallèle avec cette partie du conte (car la suite est tragique) fonctionne assez bien avec Sheila à cette époque.


Elle entraîne toute une génération derrière elle. Pas seulement avec des refrains faciles, mais aussi avec cette énergie lumineuse qu’elle dégage alors. Une forme de fraîcheur populaire, qui traversera les décennies sans vraiment disparaître.


Ce qui est amusant, c’est que la chanson aura des dizaines de vies ailleurs. En Italie, Gianni Pettenati transforme The pied piper en Bandiera gialla, devenu hymne d’une célèbre émission radio pour jeunes. D’autres versions apparaissent en Allemagne, aux Pays-Bas, en Jamaïque même.


Une petite chanson qui méritait mieux


Le morceau ne fait pas partie des classiques de la chanteuse. Personne ne la réclame dans les concerts (« Le pipeau! le pipeau! »). Et pourtant, elle possède quelque chose de très attachant.

Peut-être parce qu’elle n’a jamais été surexposée justement.


Alors oui, le titre est étrange. Oui, le refrain force un peu la voix. Oui, Bang-Bang lui a volé toute la lumière.

Mais elle reste une jolie tentative. Celle d’une Sheila qui commence discrètement à regarder ailleurs. Et des chansons qui vous disent d’avancer dans la vie avec autant de bienveillance, on en manque un peu aujourd’hui.


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