Sheila - Patrick mon chéri : l’amour version tour de contrôle
- L'Agent Secret des Chansons
- 24 janv.
- 3 min de lecture

Bon.
Patrick mon chéri.
Déjà, rien que le titre, on sent que ça va être calme. Intimiste. Sobre.
Pas du tout.
La chanson commence dans le chaos. Littéralement. Pas une note de musique, pas un soupir romantique, mais des bruits d’orage et un bulletin météo européen digne d’un film catastrophe : pluie, grêle, vent fort, mistral force 8, orage violent. Barcelone grelotte, Bruxelles se noie, Budapest ? N’en parlons même pas, et Cannes, pourtant Cannes, prend cher aussi. À ce stade, on n’est plus dans la variété française, on est dans Alerte à Météo.
Et là, au milieu de cette apocalypse climatique, une voix douce surgit. Sheila.
« Patrick, mon chéri… »
Avouons-le : peu de chansons ont osé un tel grand écart narratif. Passer sans transition d’un tableau anxiogène à une déclaration d’amour transie. Car Patrick mon chéri, c’est ça : une chanson qui utilise la météo comme déclencheur existentiel. Donc il aura suffi d’un retard d’avion pour déclencher une révélation. Freud aurait adoré.
Sheila est bloquée dans un aéroport. « La pluie frappe mes carreaux » (donc elle est propriétaire de l’aéroport, mais il doit appartenir à Carrère comme tout le reste…). Elle a eu peur. Très peur. Et dans cette attente humide et angoissée, elle comprend soudain l’essentiel : Patrick, c’est lui, c’est le bon.
D’un côté, le présent : pluie, solitude, souvenirs qui s’invitent sans prévenir.
De l’autre, la carte postale mentale : corps enlacés sur le sable, eau qui vient mourir à leurs pieds, vent du large, lèvres au goût de l’été.
Les gouttes d’eau deviennent phosphorescentes. Le sel est sur les lèvres. Les jours et les nuits s’enchaînent dans un rêve hors du temps…
Ce qui est fascinant, c’est que la chanson fut dans le trio de tête des tubes de l’été 76 (je l'ai écoutée en boucle pendant 3 mois...), mais a souvent été moquée.
Adaptation française d'un titre du duo néerlandais Kiki and Pearly, le texte parlé, son ton mélodramatique, cette manière très sérieuse de dire « Patrick, mon chéri », tout cela prêtait à sourire. Mais la partie chantée fonctionne, la mélodie est efficace, entêtante, sensuelle. Comme si la chanson elle-même hésitait entre parodie involontaire et vrai moment d’abandon.
Alors Patrick.
Qui est Patrick ?
Un amant ? Un fiancé ? Un mirage estival ? Un concept d’amant parfait?
Ce qui est sûr, c'est que Patrick a été le prénom le plus donné en 1956. Résultat : en 1976, la moitié des plages françaises est remplie de Patrick.
Tu l’appelles, ils se retournent tous.
Et donc quand Patrick n’est pas là, le monde va mal. Le climat s’effondre. Les avions tremblent. L’Europe devient hostile. Greta Thunberg aurait dû enquêter plus tôt : le dérèglement climatique commence peut-être avec l’absence de Patrick.
Et si la chanson disait aussi autre chose, en creux ?
Si ce déluge météorologique marquait aussi la fin d’une insouciance, la fin d’un âge tendre de la variété pour Sheila ? Elle a 31 ans. Elle est à un tournant. Elle commence à dire qu’elle en a assez de chanter le même style de chansons. Et pourtant, elle les chante encore. Mais différemment. Avec une légère distance. Une forme d’autodérision douce, presque inconsciente.
D’ailleurs, quand elle reprendra Patrick mon chéri sur scène en 2006, au Cabaret Sauvage, elle ne s’y trompera pas. Le texte parlé sera confié à son choriste Gilles Morvan (par ailleurs grande voix du doublage). Clin d’œil et renversement des codes. Et signe évident que Sheila sait parfaitement ce qu’elle fait, et depuis longtemps.
Au fond, Patrick mon chéri est peut-être une chanson kitsch, oui.
Mais un kitsch désormais assumé, aujourd’hui délicieux. Une chanson où la météo devient prétexte à l’amour, où l’été sert de refuge émotionnel, et où Sheila, sous ses airs de tragédienne bloquée à l’aéroport, commence doucement à se regarder chanter.
Oui, on peut sourire.
Mais franchement, Patrick ou pas, qui n’a jamais eu envie, un jour de pluie, de s’échapper vers ses souvenirs au goût de sel ?
