Notre salut : les chansons du film qui nous dérangent.

Pourquoi mettre Alphaville dans un film qui se déroule sous Vichy ? La question paraît presque saugrenue. Et pourtant, c’est dans ce décalage que Notre salut trouve une partie de sa force. Emmanuel Marre ne cherche pas à reconstituer la France de 1940 avec la musique qu’on aurait pu entendre en 1940. Il cherche plutôt à nous faire ressentir cette époque avec nos oreilles d’aujourd’hui.
Notre salut raconte Henri Marre, fonctionnaire convaincu par Pétain, qui débarque à Vichy en 1940 avec une idée fixe : être utile, efficace, et grimper dans l’administration. Swann Arlaud lui prête sa banalité. Pas de grand méchant de cinéma, juste un homme qui veut faire carrière, qui rationalise, qui obéit, qui s’adapte et qui finit par devenir un rouage d’une machine dont il ne semble jamais mesurer la portée.
C’est là que la musique entre en scène. Et pas vraiment sur la pointe des pieds.
Alphaville débarque à Vichy
Le premier choc vient d’Alphaville avec Sounds like a melody. Le morceau date de 1984, soit quarante-quatre ans après le début du récit. Pourtant, la scène fonctionne justement parce que nous connaissons cette musique. Quelques secondes de synthétiseurs et nous ne sommes plus dans un film historique traditionnel. Nous sommes chez nous, dans nos souvenirs, dans nos soirées, dans notre propre mémoire collective.
C’est, à mon sens, la clé du dispositif.
Si Emmanuel Marre avait choisi une chanson populaire de 1940, nous aurions probablement reconnu une époque. Avec Alphaville, il nous fait reconnaître quelque chose de beaucoup plus troublant : une sensation. Des gens dansent. Ils boivent. Ils discutent. Ils rient. Bref, ils vivent. Et pendant quelques instants, ils pourraient presque être nos contemporains.
C’est ce que le réalisateur explique lorsqu’il dit qu’une musique trop exacte peut finalement éloigner le spectateur de l’émotion et du vécu. Alphaville nous fait oublier, pendant quelques secondes, que nous sommes dans un film historique.
Et c’est beaucoup plus inconfortable.
D’autant que Sounds like a melody n’a rien d’une chanson menaçante. Elle est brillante, dansante, synthétique, immédiatement accrocheuse. Elle ne nous dit pas : attention, vous êtes en train de regarder une période monstrueuse de l’Histoire. Elle nous dit plutôt : allez, dansez un peu…
Popcorn, ou comment danser quand même
Le film pousse le principe encore plus loin avec Popcorn, le morceau popularisé par Hot Butter (réorchestré ici), qui accompagne une soirée dans laquelle les personnages dansent une sorte de madison à Vichy. Là encore, la musique semble presque trop légère pour ce que nous savons du contexte. C’est un peu comme si quelqu’un avait installé un juke-box dans le wagon d’un train qui part dans la mauvaise direction.
Sauf que cette légèreté n’est pas gratuite. Elle nous renvoie à la banalité des situations. On danse en toute légèreté, pendant que le régime se met en place et que ses décisions ont des conséquences terribles pour ceux qui en sont les victimes.
La musique agit donc comme une sorte de miroir déformant. Elle ne nous permet pas de nous installer confortablement dans la position du spectateur qui sait tout et qui regarde les personnages avec cinquante ou quatre-vingts ans de recul. Elle nous ramène à quelque chose de beaucoup plus humain, et donc beaucoup plus gênant.
Live is life : le tube qui tombe très mal
Live is life d’Opus, lui, est posé sur de véritables images d’archives montrant une foule accueillant Pétain à Limoges. Des sourires, des drapeaux, des saluts nazis et, par-dessus, ce refrain que pratiquement tout le monde peut reconnaître.
Difficile de faire plus frontal.
Et pourtant, là encore, la musique ne transforme pas les images en caricature. Elle produit quelque chose de plus gênant : elle nous oblige à regarder cette foule comme une foule. Pas comme une image ancienne rangée dans un manuel scolaire, mais comme des êtres humains capables d’enthousiasme, de conformisme et d’aveuglement.
C’est sans doute ce que ces anachronismes ont de plus intéressant. Ils ne disent pas : regardez comme ces gens étaient absurdes. Ils posent une question beaucoup moins confortable : et nous, qu’aurions-nous ressenti dans cette foule ?
Une musique qui refuse le musée
Le procédé peut évidemment diviser. Certains y verront une astuce de mise en scène un peu voyante.
D’autres, comme nous à L'Agent Secret des Chansons, y voient une manière particulièrement efficace de faire sauter la vitrine du film historique. Le passé cesse d’être une époque lointaine peuplée de gens qui parlaient bizarrement et devient soudain notre présent, avec nos chansons, nos réflexes et notre mémoire. A noter que le choix des chansons n'est pas anodin, puisqu'elles ont toutes été chantées ou composées par des allemands et autrichiens...
Et puis il y a le générique de fin, avec Song for Budhanton, issu de La Chambre d’Isabella de Jan Lauwers et Needcompany (2004). C’est un choix qui prolonge le film autrement. Le morceau est associé à une idée de mouvement, de persévérance, à cette volonté de continuer malgré les drames. Après un récit consacré à des hommes qui avancent dans l’Histoire en justifiant leurs actes au nom de l’efficacité et du devoir, cette musique laisse une impression différente : celle d’une humanité qui continue, malgré tout.
C’est finalement ce qui rend la bande-son de Notre salut si singulière. Elle ne cherche pas à nous faire entendre 1940. Elle cherche à faire entrer 1940 dans notre mémoire sensorielle.
Et Alphaville en est peut-être le meilleur exemple. Sounds like a melody n’est pas là pour faire joli, ni simplement pour provoquer un sourire aux amateurs de synthpop. La chanson fait tomber une cloison. Tout à coup, ces gens de Vichy ne sont plus seulement des personnages historiques. Ils dansent sur une musique que nous connaissons.
Et c’est là que le film devient franchement brillant et dérangeant.
Parce qu’une bonne chanson peut nous faire danser. Une très bonne chanson peut nous faire voyager dans le temps. Et une chanson placée à un certain endroit peut parfois nous rappeler que l’Histoire n’est jamais aussi loin de nous que nous aimerions le croire.




Excellente analyse.