Does anybody miss me / Ma vie c’est un manège : Shirley Bassey et Nicoletta.
- L'Agent Secret des Chansons

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Comment une ballade anglaise fut transformée en grand huit rutilant.

Dans les années 60, pas mal de chansons voyagent plus vite que les touristes. Elles quittent Londres, passent par Paris, font un détour par Rome ou Madrid et reviennent parfois transformées. C’est ce qui est arrivé à Does anybody miss me, une ballade anglaise de 1968 qui va devenir en France un tube populaire : Ma vie c’est un manège.
Entre les deux, il y a un chanteur britannique un peu oublié, une diva galloise qui n’a peur de rien, une chanteuse à la voix de feu et quelques adaptateurs inspirés. Et comme souvent dans ces histoires d’adaptation, la version française ne ressemble presque plus à l’originale.
Vince Hill, la première roue qui tourne
L’histoire commence en décembre 1968 avec Vince Hill. Le chanteur britannique, accompagné par les Eddie Lester Singers et arrangé par Frank Barber, enregistre Does anybody miss me. La chanson est écrite par Les Reed et Les Vandyke, deux auteurs qui savent fabriquer des mélodies efficaces.
Sur le papier, c’est une ballade sentimentale très classique. Dans les paroles, un homme erre dans des rues désertes en se demandant si quelqu’un pense encore à lui : ombres nocturnes, souvenirs qui passent, cœur solitaire qui se demande si l’être aimé ressent la même chose.
Musicalement, tout est propre et bien rangé. Les cordes sont élégantes, la mélodie accrocheuse et Vince Hill chante avec ce mélange de retenue et de pathos qui faisait les beaux jours de la variété britannique de l’époque.
La chanson ne va pourtant pas bouleverser les charts. C’est souvent comme ça : certaines chansons ont besoin d’un autre interprète pour trouver leur véritable destin.
Shirley Bassey, la puissance avant tout
En 1969, la chanson attire l’attention d’une interprète qui n’a jamais eu peur de transformer une ballade en spectacle : Shirley Bassey.
À ce moment-là, la chanteuse galloise traverse une période particulière. Elle vient d’épouser Sergio Novak et s’est installée à Lugano en Suisse, devenant exilée fiscale. Résultat, elle enregistre surtout aux États-Unis et en Italie. L’album Does anybody miss me est donc enregistré aux États-Unis sous la houlette du producteur Dave Pell, avec des arrangements d’Artie Butler.
Bassey ne chante pas : elle attaque la chanson comme si elle montait sur scène devant mille personnes. Sa version devient une déclaration dramatique. C’est une spécialité maison. Depuis ses débuts et son tube As I love you en 1958, elle a compris que la puissance vocale pouvait transformer une chanson assez simple en moment théâtral.
Pourtant, le single ne marche pas vraiment au Royaume-Uni. Il passe relativement inaperçu dans les charts. Mais Bassey, elle, ne l’abandonne pas : la chanson restera dans son répertoire scénique et sera même reprise dans son album live Live at Talk of the Town en 1970.
Nicoletta, la grande roue française
Pendant ce temps, en France, quelqu’un va faire tourner la chanson dans une toute autre direction.
Nicoletta, de son vrai nom Nicole Grisoni, est déjà en train de se faire un nom. Depuis 1967, elle a marqué les esprits avec Il est mort le soleil, une chanson écrite par Pierre Delanoë et Hubert Giraud qui met en valeur sa voix puissante et éraillée.
C’est une chanteuse à part dans le paysage français. Elle a une voix de soul dans un univers de variété, un tempérament un peu sauvage et un goût certain pour les chansons qui racontent quelque chose.
En 1969, Yves Dessca et Ann Grégory adaptent Does anybody miss me, la version de Shirley Bassey, en changeant complètement l’angle. La solitude romantique devient une philosophie de vie.
Ainsi naît Ma vie c’est un manège.
Au lieu d’un amoureux abandonné qui erre dans la nuit, Nicoletta chante une femme qui observe ses propres amours comme un tour de grande roue. Les sentiments passent, reviennent, disparaissent, réapparaissent.
« Oui ma vie c’est un manège , toutes choses passent, vont et reviennent »
La chanson devient une sorte de portrait de femme libre, capable d’être « Margot ou princesse », « douce et tendre ou bien tigresse ». Et cette transformation fonctionne.
Le 45 tours sort en 1969, avec en face B un futur classique de la chanteuse Où es-tu passé mon St-Germain des Prés (de Michel Legrand) et dépasse les 100 000 exemplaires vendus en France. Pour Nicoletta, c’est un nouveau succès qui consolide sa place dans la chanson française. La chanson deviendra même le titre de son troisième album en 1970.
Une chanson qui fait le tour du monde
Comme souvent avec les bonnes mélodies, l’histoire ne s’arrête pas là. La chanson va continuer son voyage.
En Espagne, elle devient Si nunca más volvieras, enregistrée en 1971 par Michel. La version conserve l’esprit romantique de l’original mais adopte la sensibilité latino.
En Italie, Dalida s’en empare sous le titre La mia vita è una giostra. Même un certain Ken J. Larkin propose sa propre version anglaise en 1969.
Nicoletta au sommet de sa période
Pour Nicoletta, Ma vie c’est un manège clôt avec succès les années 60, et dès 1971, elle enregistre Mamy blue, un titre gospel composé par Hubert Giraud qui deviendra l’un des grands succès internationaux de la décennie.
Entre-temps, elle se permet aussi quelques détours. Elle tourne au cinéma dans le film Un aller simple de José Giovanni et continue d’explorer les adaptations internationales. Sur l’album Ma vie c’est un manège, elle reprend par exemple Son of a preacher man de Dusty Springfield (le hit de l'album culte Dusty in Memphis) sous le titre Le grand amour. Une chanson de Dusty qui deviendra beaucoup plus tard célèbre auprès d’un nouveau public grâce au film Pulp fiction de Quentin Tarantino.
Avec le temps, Ma vie c’est un manège est devenue une chanson familière du patrimoine populaire français, reprise collectivement par Les Enfoirés en 2003.
Finalement, le titre français avait raison depuis le début : les chansons aussi sont des manèges. Elles passent d’une voix à l’autre, d’un pays à l’autre, et elles continuent de tourner longtemps après leur naissance.
Et parfois, elles s’arrêtent juste assez longtemps pour qu’on monte dedans !
D'autres reprises de 1969 :
Laissons entrer le soleil de Julien Clerc (Let the sunshine in, extrait de Hair),
Alors je chante de Rika Zarai (Vivo Cantando par Salomé),
Eloise de Claude François (Eloise par Barry Ryan)




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