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Kate Bush – Ran tan waltz : valse au vitriol, l'autre face de Babooshka.


Nous avions laissé Kate Bush avec Lionheart, quelque part entre Peter Pan et les chambres tapissées de rêves. En 1980, tout change. Kate ne veut plus seulement être la fée un peu étrange qui danse en blanc dans la brume. Elle veut produire, décider, expérimenter. Et accessoirement, elle veut mettre une barbe postiche à la télévision britannique.


Bienvenue dans l’ère Never for ever !


Après la tournée épuisante de 1979, Kate Bush rentre chez elle avec une idée fixe : elle ne veut plus qu’on arrange ses chansons. Avec l’ingénieur Jon Kelly, elle coproduit Never for ever, son troisième album, un tournant pour elle.


Le disque sort en septembre 1980 et entre directement numéro un au Royaume-Uni. Une première pour une artiste solo britannique. Sur la pochette dessinée par Nick Price, des créatures sortent de sa robe comme si son imaginaire débordait enfin sans filtre. Et c’est exactement ce qui se passe dans les chansons.

Musicalement, c’est un laboratoire. Le Fairlight CMI (un synthétiseur sampler) fait son apparition. Les boîtes à rythmes s’invitent. Les styles se bousculent. Babooshka ouvre le bal avec sa basse sensuelle et son sample de verre brisé. Breathing transforme l’angoisse nucléaire en opéra pop. Army dreamers joue la valse antimilitariste. Violin déploie la voix de Kate et part en vrille électrique. The infant kiss ose un sujet dérangeant inspiré du film Les innocents.

Kate n’a plus peur d’aller là où ça gratte.


Avant de parler de Ran tan waltz, il faut passer par la face A. Babooshka sort en single en juin 1980 et grimpe dans les classements. Numéro cinq au Royaume-Uni, numéro deux en France, carton en Australie. La chanson raconte l’histoire d’une femme qui, persuadée que son mari ne la trouve plus désirable, lui envoie des lettres sous un faux nom pour tester sa fidélité. Mauvaise idée. Il tombe sous le charme de cette mystérieuse correspondante qui lui rappelle… sa femme avant qu’elle ne se fige.

Et dans le clip, Kate passe d’épouse sombre à guerrière pseudo russe sortie d’une heroic fantasy. Et on adore. Mais ce dont peu de gens se rappellent, c’est que sur la face B de ce tube flamboyant se cache un petit bijou burlesque.


Ran tan waltz, c'est deux minutes quarante de valse grinçante où Kate Bush incarne… un mari dépassé. Qui tient le bébé pendant que madame sort boire des verres et coucher avec ses amis. Inversion des rôles, adultère, mauvaise foi, et un vocabulaire salé nouveau pour elle.

Dès le premier couplet, le narrateur se lamente. Sa femme rentre ivre à quatre heures du matin. Elle sent l’alcool. Elle réveille l’enfant. Et parfois, dit-il, elle choisit mal ses aventures. Kate a toujours expliqué qu’elle voyait cette chanson comme une bonne farce un peu osée.


Musicalement, on est dans une valse à la Kurt Weill. Atmosphère de cabaret décadent, piano bancal, ironie appuyée. Si Coffee homeground, dans l'album précédent, était déjà un clin d’œil aux théâtres berlinois, Ran tan waltz en est la cousine qui a trop bu.

Kate Bush n’essaie pas d’être charmante, elle s’amuse à casser son image et écrit du point de vue masculin, comme elle le fera encore ailleurs.


Et puis il y a cette performance dans le spécial Noël de la BBC en décembre 1979. Trois personnages sur un plateau : Kate déguisée en patriarche barbu façon théâtre yiddish, et à côté d’elle, une femme en robe violette très bourgeoise et un danseur en bébé géant en couche… On pourrait y voir une critique du couple, un commentaire sur les classes sociales, ou simplement l’envie de rire d’une chanteuse de vingt et un ans qui refuse de se laisser enfermer dans la catégorie des jeunes femmes éthérées.

Probablement un peu des trois.



Même si Ran tan waltz n’y est pas incluse, la chanson a lien discret avec Never for ever. L’album parle beaucoup de rupture, de peur, de perte. All we ever look for évoque le poids des relations familiales. The wedding list raconte une vengeance inspirée de La mariée était en noir. Même l’instrumental Night scented stock a quelque chose d’inquiétant.


Dans ce contexte, la farce conjugale n’est pas si hors sujet. Elle montre l’envers du romantisme. Le couple peut être un champ de bataille domestique. On est loin des rêveries adolescentes. Kate grandit. Et ses personnages aussi.

Mais elle l’a dit elle-même à l’époque, le titre de l’album Never for ever évoque ces émotions intenses qui ne durent pas. Les joies, les peurs, les amours. Tout passe.


En 1980, Kate Bush n’est plus simplement la révélation prodige découverte à dix-neuf ans. Elle est une artiste qui prend le contrôle. Elle choisit ses thèmes, ses sons, ses outils numériques. Elle assume le bizarre. Elle assume l’humour gras et la noirceur.

Et c’est peut-être ça, le vrai sujet de Ran tan waltz. Derrière la farce, il y a une affirmation tranquille : je peux tout écrire, même ça.

On a parfois tendance à réduire Never for ever à ses trois singles Breathing, Babooshka et Army dreamers. Mais les faces B, les performances télé improbables, les expérimentations au Fairlight, tout cela dessine aussi une artiste qui refuse de rester sage.


La magie ne disparaît pas chez Kate Bush en 1980. Elle change simplement de costume. Parfois en armure pseudo slave, parfois en patriarche barbu. Toujours avec ce même éclat dans le regard. Celui de quelqu’un qui sait exactement ce qu’elle fait.



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