Kate Bush - In search of Peter Pan, ou l’enfance qu’on vous enlève trop tôt.
- L'Agent Secret des Chansons
- 20 janv.
- 4 min de lecture

En 1978, Kate Bush n’a même pas vingt ans et on lui demande déjà d’avancer plus vite que son imaginaire. Son premier album The kick inside vient à peine de faire d’elle un phénomène musical, que sa maison de disques en réclame un deuxième. Tant pis si l’artiste aurait préféré respirer.
Lionheart naît ainsi 9 mois plus tard dans une sorte d’urgence. Un album pressé, souvent critiqué, et pourtant traversé par des éclairs bouleversants. Parmi eux, un titre qui m’a toujours ému : In search of Peter Pan.
Ce n’est pas un tube. Ce n’est même pas une chanson facile à aimer. Et c’est précisément pour ça qu’elle est intéressante.
Quand The Kick Inside sort au début de l’année 1978, Kate Bush devient instantanément célèbre et aussi un sujet de fantasme médiatique. Wuthering heights la propulse au sommet, avec un record historique : première femme britannique numéro un avec une chanson qu’elle a écrite elle-même. À dix-neuf ans.
EMI veut capitaliser. Lionheart est enregistré à la hâte, dans le sud de la France, avec Andrew Powell à la production (comme pour The kick inside) et son futur compagnon Del Palmer à la basse, qui l'accompagnera ensuite sur tous ses albums. Beaucoup de chansons viennent de son adolescence. Des titres écrits avant le succès. In search of Peter Pan fait partie de ce lot.
Dès les premières lignes « It’s been such a long week. So much crying. I no longer see a future », on sait que ce n’est pas une entrée en matière classique, c’est plutôt une confession. Kate Bush adopte le point de vue d’un enfant, qu’on traite déjà comme un adulte. Un enfant trop sensible, trop lucide, à qui on explique que plus tard, il comprendra, mais qui n’est même pas sûr d’en avoir envie.
La chanson déroule une suite de scènes minuscules : l’école, la grand-mère, les adultes qui parlent trop sérieusement. Et cette phrase qui revient : « They took the game right out of it ». Ils ont retiré le jeu. Ils ont vidé l’enfance de sa substance. Ce n’est pas de la nostalgie, mais un constat amer.
Musicalement, In search of Peter Pan est étrange. Découpée. Elle passe d’un piano très « bushien » à des sections plus répétitives qui ne cherchent pas la séduction. Cette chanson ne raconte pas une idée claire, elle raconte une confusion. Et puis arrive le refrain « When I am a man, I will be an astronaut and find Peter Pan ». Kate Bush ne veut pas rester enfant, elle ne rêve pas de Neverland comme d’un refuge éternel. Elle veut grandir, oui, mais à sa manière. Etre un homme (!) et emporter avec elle ce qui fait la richesse de l’enfance : l’imaginaire, la fantaisie, la capacité à croire encore aux étoiles.
Peter Pan devient ici un symbole inversé. Non pas celui qui refuse de grandir, mais celui qu’on cherche pour ne pas se perdre en chemin. Une part de soi qu’il faudrait réussir à préserver malgré les injonctions.
Le choix de citer à la fin When You Wish Upon a Star, l’hymne de Pinocchio, est tout sauf innocent. Kate Bush reprend ces paroles ultra connues, et les transforme. Elle les chante plus lentement, dans une tonalité assombrie. Comme si le rêve, en passant par le filtre de l’âge adulte, avait perdu de sa lumière.
Kate l’expliquera plus tard : la chanson parle de la manière dont les adultes projettent leurs attentes sur les enfants, parfois sans s’en rendre compte. Comment une innocence peut être modelée, voire confisquée. Difficile de ne pas y voir aussi un écho direct à ce qu’elle vit alors. Une jeune femme propulsée dans une industrie qui admire son talent tout en cherchant à la façonner.
Lionheart, qui atteint pourtant la 6ème place des charts anglais, est souvent présenté comme un album brouillon. Kate Bush elle-même n’a jamais caché ses réserves, le manque de temps qu’elle a eu pour le peaufiner. Pourtant, cette fragilité fait aussi sa singularité. Tout l’album doute et se réfugie dans le théâtre, l’enfance, l’imaginaire, comme dans In search of Peter Pan.
La chanson sera jouée sur scène lors du Tour of Life en 1979. Un spectacle visionnaire et épuisant. Kate Bush y danse, mime, change de costume 17 fois. Elle utilise même le premier micro-casque pour pouvoir bouger librement. Mais ce sera sa seule tournée. Après ça, elle choisira le retrait, le studio, le temps long.
Avec le recul, In search of Peter Pan ressemble à un avertissement déguisé. Une chanson écrite par une adolescente, chantée par une star naissante, qui pressent déjà le danger. Celui de devenir sérieuse trop tôt et de se laisser voler son imaginaire au nom de la réussite.
Ce n’est pas la chanson la plus aimée de Kate Bush. Mais c’est l’une des plus révélatrices, une faille ouverte dans un album fait dans l’urgence. Et parfois, ce sont les failles qui en disent le plus.
