Françoise Hardy – Song of Winter (1969)
- L'Agent Secret des Chansons

- 21 déc. 2025
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Quand l’anglais murmure l’hiver avant que le français n’invente la lune...
1969 : L’année où tout semble basculer. Les certitudes, les styles, les frontières. Après avoir imposé une voix, une silhouette, une mélancolie bien à elle dans la chanson française, elle s’aventure à nouveau pleinement en anglais avec un nouvel album entier pensé pour l’export. Un vrai projet cohérent, élégant, exigeant. Cet album s’appelle One-Nine-Seven-Zero. Et il s’ouvre sur une chanson qui dit tout de son état d’esprit : Song of Winter.
Dès les premières secondes, le décor est planté. Song of Winter n’est pas une chanson de saison, encore moins une carte postale enneigée. C’est une invocation. Une présence diffuse qui se glisse partout : la neige, le vent du nord, le ciel du soir, l’étoile filante. Hardy ne raconte pas une histoire, elle devient elle-même le paysage. Elle n’attend pas l’amour, elle l’envoie, à distance, comme un signal discret mais obstiné.
Peu de mots, des images élémentaires, répétées comme un mantra. « I’m the song of winter, I’m the falling snow ». Françoise Hardy chante l’absence sans plainte. Elle appelle, elle appelle encore, persuadée que l’autre entendra. Ce n’est pas une supplique, c’est une certitude calme.
Musicalement, la chanson s’inscrit parfaitement dans cette pop/folk de la fin des années 60. Les compositeurs Micky Jones et Tommy Brown livrent une mélodie fluide, parfaitement adaptée à la voix de Françoise, portée par des arrangements discrets signés Jean-Pierre Sabar.
Mais Song of Winter est à replacer dans le contexte de One-Nine-Seven-Zero. Cet album, troisième entièrement chanté en anglais par Françoise Hardy, est destiné exclusivement au marché anglophone. À l’époque, il ne sort pas en France. Il faut attendre 2013 dans une compilation, puis 2020 pour qu’il soit enfin édité officiellement chez nous, dans le coffret Essentiel volume 2. Autrement dit, pendant cinquante ans, ce disque est resté une sorte de territoire secret, réservé aux amateurs curieux et aux collectionneurs.
Et pourtant, c'est un album pensé avec soin, entouré de musiciens et d’arrangeurs de premier plan, où Hardy navigue entre créations originales, reprises et adaptations anglaises de ses propres chansons françaises. Song of Winter y côtoie une reprise de Suzanne de Leonard Cohen, des versions anglaises de L’Heure bleue devenue Midnight Blues ou de J’ai coupé le téléphone transformée en I Just Want to Be Alone. L’ensemble respire une vraie liberté artistique. Françoise Hardy ne cherche pas à singer une pop anglo-saxonne standardisée. Elle y injecte sa retenue, son flegme, son mystère.
Cette chanson va connaître une seconde vie, en français. En 1970, Song of Winter devient Fleur de lune, sur l’album Soleil. Et là, changement de décor. Françoise Hardy ne se contente pas de traduire. Elle transforme l’appel hivernal en une rêverie beaucoup plus troublante, presque inquiétante. La neige devient brume, l’étoile filante se teinte de sang, la douceur laisse place à une ambiguïté nettement plus charnelle.
« Suis-je la fleur de lune ou bien l’eau qui dort ». Là où la version anglaise affirmait « I’m », la version française interroge. Tout vacille. L’amour n’est plus seulement une présence lointaine, il devient piège, prison consentie. « Ma cage est grande ouverte et ma prison t’attend ». Cette bascule dit beaucoup de Françoise Hardy à ce moment précis de sa carrière. Entre la jeune fille mélancolique des débuts et l’autrice de plus en plus consciente de ses zones d’ombre. Fleur de lune n’est pas une chanson rassurante. Elle est belle, oui, mais elle est aussi trouble, presque cruelle. Elle assume une forme de pouvoir, de fascination, qui contraste fortement avec la retenue de Song of Winter. Deux faces d’une même pièce. Deux manières d’appeler l’autre.
Avec le recul, One-Nine-Seven-Zero apparaît comme un album injustement discret, mais essentiel pour comprendre l’évolution de Hardy. Il montre une artiste capable de se fondre dans une autre langue sans se perdre, de dialoguer avec une pop internationale tout en restant profondément elle-même.
Il n’y a pas de grand geste dans Song of Winter. Pas de climax. Pas de drame. Juste une voix qui appelle, encore et encore, convaincue que l’amour voyage mieux que les corps. Et peut-être est-ce cela, au fond, le plus beau cadeau de Françoise Hardy : cette capacité à transformer la distance en poésie, l’absence en paysage, et le silence en chanson.



Elle a chanté en live "Song of winter " et "All because of you" le 7 février 70 dans l'émission "The young generation". Lors des rééditions CD "coffret essentiel vol 2" et "Midnight blues" la chanson "Soon is sleeping away" a été supprimée, à la demande de FH selon les anglais. C'est le troisième album en anglais, le quatrième étant l'album de 72, sorti en CD en 2000 sous le titre "If you listen "