"I’m a Winner" (1971), quand Miss Ross mise tout… et rafle la mise
- L'Agent Secret des Chansons

- 21 nov.
- 3 min de lecture

Dans l’article précédent, on avait laissé Diana Ross avec Dark Side of the World, extrait de son premier album, petite bombe sortie trop tôt, comme une mise gagnante dans un casino encore fermé. Mais voilà qu’en 1971, avec I’m a Winner, face B du single Surrender, Miss Ross annonce tranquillement qu’elle a gagné.
Dans la vraie vie, Diana n’avait rien d’une flambeuse. Elle est simplement en train de vivre une période à la fois triomphante et totalement chaotique, entre 1er album et single au sommet des charts, pressions de Motown, grossesse, ambitions cinématographiques et attente planétaire autour de sa carrière solo.
Et entre tout ça, il y avait Everything is Everything, son deuxième album solo. Un disque fait dans la précipitation la plus totale. Pourquoi ? Parce qu’après Ain’t No Mountain High Enough, on voulait absolument sortir un « nouveau Diana Ross ». Le problème : Ashford & Simpson, les architectes de son premier album, n’étaient pas disponibles. Résultat : un disque charmant, mais patchwork, bricolé avec ce que Motown avait sous la main. Pas un échec, non, mais clairement un album “de transition”, celui qu’on fait entre deux avions.
Alors quand Surrender arrive quelques mois plus tard, on sent le soulagement : Ashford & Simpson sont de retour aux commandes, et ils veulent faire de Diana non seulement une star, mais une chanteuse soul en pleine possession de ses moyens. Ils la poussent plus loin, plus fort, plus vrai. C’est dans ce contexte que débarque I’m a Winner.
La chanson, au départ, n’avait rien de prestigieux. Une petite pépite Motown écrite pour Martha & The Vandellas, envisagée pour Edwin Starr, puis finalement glissée à Diana pendant les sessions. Et là : coup de foudre. Une soul nerveuse, pleine de cuivres, de piano, de chœurs qui claquent. Et un texte bourré de vocabulaire de casino : des jetons, des dés, des paris, de la chance — bref, une bande-son pour jouer avec la vie.
Ce qui frappe, c’est l’énergie de Diana. Sa voix est un peu rugueuse, joueuse, presque insolente, une couleur qu’on n’entendra presque plus jamais chez elle ensuite. Elle chante comme si elle avait laissé Berry Gordy et les obligations à la porte, juste pour s’amuser une bonne fois.
Face A, c’est Surrender, qui cherche à lui faire exploser les cordes vocales à chaque mesure. C’est un titre en apesanteur, un filet de piano qui devient tornade d’un coup, un moment où Diana Ross semble presque en transe. Alors forcément, face B, I’m a Winner, c’est la récréation après l’effort. Là où Surrender exige la déchirure, I’m a Winner demande la jubilation. Et Diana, qui peut tout faire, fait les deux.
L’album entier Surrender est construit comme une démonstration de force. Ashford & Simpson recyclent certains titres, des morceaux qui n’avaient simplement pas encore trouvé leur interprète parfaite. Remember Me est un modèle de pop plaintive et fière à la fois. Did You Read the Morning Paper a un petit goût de comédie musicale à la Motown. I Can’t Give Back the Love I Feel for You est une petite merveille d’écriture élégante. Et puis il y a Reach Out (I’ll Be There), une forêt d’émotions retenues qui n’a plus rien du cri de survie des Four Tops.
Le vrai problème, comme souvent à l’époque, c’est le timing. L’album sort en juillet 1971. En août, Diana Ross accouche de sa première fille. Et juste après, elle s’engouffre dans le projet Lady Sings the Blues, qui va aspirer toute son énergie et l’attention médiatique. Surrender, malgré un accueil critique excellent, disparaît derrière l’agenda. Pas de promo. Pas de télé. Pas de moment-choc qui imprime dans la mémoire collective. C’est comme si l’album restait bloqué à la frontière. Les fans le connaissent, les critiques l’adorent, mais le grand public passe un peu à côté.
Résultat : I’m a Winner devient un petit secret d’initiés. Une face B que les fans gardent précieusement, comme un diamant un peu caché mais éclatant.
Et c’est peut-être ça qui fait son charme : Diana qui chante pour le plaisir. Pour le fun. Pour l’instant. Pas pour les charts, pas pour Motown. Pour elle.
Quand elle répète I’m a winner, on a envie de dire : oui Diana, tu l’es. Parce que même quand la machine Motown tournait trop vite, même quand les albums s’enchaînaient, elle trouvait toujours un moment, une chanson, un souffle pour redevenir elle-même.
Et ici, elle mise, et elle gagne.



C'est un excellent album malheureusement méconnu... Encore une fois, une analyse de haut niveau... 🙏