Rafael Berrio : Arcadia en flor, la chanson qui arrête le temps dans le film La reconquista.
- L'Agent Secret des Chansons

- il y a 2 jours
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Sorti en Espagne en 2016 et arrivé en France dix ans plus tard, La reconquista de Jonás Trueba est un film qui regarde les visages, qui écoute les silences mais qui s'interroge aussi en musique. Madrid y est un théâtre nocturne où deux anciens amoureux, Manuela et Olmo, se retrouvent après quinze ans. Une lettre d’adolescence retrouvée ouvre les portes du temps. Et au cœur de ce dispositif délicat, il y a une voix, celle de Rafael Berrio.
Berrio ne signe pas seulement la bande originale, il apparaît dans le film. Il y joue le père chanteur de Manuela. Et une de ses chansons éclaire particulièrement le film : Arcadia en flor.
Trizas de un corazón.
Pavesas al viento.
Diminuto fragmento de una vieja emoción.
« Des éclats de cœur. Des cendres au vent. Des fragments minuscules d’une vieille émotion. »
Le texte est beau, pas démonstratif, pas sentimental. Berrio parle de la mémoire comme d’un paysage qui se délite. On ne ressent même plus la peine, dit-il, on ressent la peine de ne plus ressentir.
Debe estar la Arcadia en flor.
L’Arcadie en fleurs. Quelque part. Mais où ?
La chanson agit dans le film comme une clé. Le réalisateur l’a expliqué : sans les chansons de Berrio, il n’aurait pas pu faire La reconquista. Elles en sont la colonne vertébrale. Il laisse celle-ci presque en entier, sans la couper. Quand la musique commence, le film s’arrête pour l’écouter. Et nous avec.
La B.O. du film est riche, et puise dans la scène alternative espagnole des années 90 à 2010. On y entend d’autres titres de Berrio, notamment issus d'Una canción de mala muerte. On croise aussi le folk mélancolique de Nacho Vegas avec Lo que comen las brujas, avec un détour par Antonio Vivaldi, du jazz, du flamenco. Mais Berrio domine l’ensemble. Sa voix, légèrement voilée, presque fragile, traverse les époques du film.
Arcadia en flor est une mélodie qui avance comme on marche dans un jardin abandonné. Les images que j’ai découvertes en traduisant les paroles sont simples et étonnantes à la fois : le cerisier en fleurs, le pasteur doré, les fruits rouges de l’été, le tigre endormi, la fiancée aux yeux bandés. Tout un inventaire d’innocence perdue.
Le temps passe, les mots s’effacent, les souvenirs se transforment. Ce que le film raconte à travers la déambulation nocturne de Manuela et Olmo, Berrio le chante. Comme si la mémoire n’était pas seulement celle des personnages, mais celle d’un pays, d’une génération. Quand on sait que Rafael Berrio est décédé en 2020, pendant la pandémie, la chanson prend une dimension encore plus fragile. Elle ressemble à une trace laissée derrière soi. Trueba retrouvera d’ailleurs sa musique dans Qui à part nous en 2022.
Arcadia en flor continue de résonner en sortant de la salle. Le film parle de reconquérir le temps perdu, mais la chanson pose une question plus simple : où vont les choses que nous avons aimées ? Où vont nos rires, notre liberté première ?
Et c’est peut-être là le plus beau geste du film. Ne pas donner de réponse. Laisser la chanson chercher. Laisser le spectateur compléter. Comme si chacun devait retrouver sa propre Arcadie.
Dix ans après sa sortie espagnole, La Reconquista arrive en France. Le film aurait pu sembler daté. Au contraire. Il parle du temps long, celui que le cinéma prend rarement le risque d’explorer.
Et au centre, il y a cette voix qui nous rappelle que la mémoire n’est pas un musée. C’est un jardin.
Et qu’il est peut-être encore en fleurs.


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