Your Funny Uncle, ou l’élégance du chagrin chez Pet Shop Boys
- L'Agent Secret des Chansons
- il y a 4 jours
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C’est une chanson qui ne fait pas de bruit. Pas de batterie. Pas de montée. Pas de refrain qui accroche. Your Funny Uncle s’installe doucement, comme une présence silencieuse au fond d’une pièce.
En 1989, Pet Shop Boys sont au sommet de leur visibilité pop. Ils remplissent des salles, alignent les singles impeccables. Tout est calibré, élégant, efficace. Et au milieu de ce dispositif parfaitement huilé, ils glissent cette chanson-là.
Your Funny Uncle sort en 1989 en face B de It’s Alright, puis trouve sa place plus tard sur la réédition d’Alternative, ce disque où Pet Shop Boys rangent leurs chansons à part.
Musicalement, le décor est nu. Un piano, quelques nappes jouées au sampler, aucune percussion. Neil Tennant chante presque à voix basse, avec cette distance très britannique qui donne parfois l’impression qu’il raconte une histoire qui ne lui appartient pas tout à fait. Sauf que celle-ci est profondément personnelle.
Le point de départ est réel : l’enterrement d’un ami proche, mort d’une maladie liée au sida. Le même ami dont la disparition avait déjà inspiré quelques paroles de Being Boring. Mais Your Funny Uncle s’arrête sur l’instant précis de la cérémonie. Le narrateur observe. Les parents, d’abord. Une mère, un père, un fils unique. Un père au regard distant, qui semble regretter quelque chose sans jamais le formuler. Puis les amis, la génération du défunt. Une jeunesse qui a vécu vite, intensément, souvent à contre-courant, et qui se retrouve soudain très sérieuse dans des vêtements qu’elle ne porte jamais.
Et enfin, ce personnage étrange, presque incongru. L’oncle.
« Your funny uncle staring at all your friends with military bearing ».
Tout est là. La raideur. La politesse. Une forme de bienveillance maladroite. L’oncle serre des mains, sourit, dit au revoir, comme s’il fallait surtout que tout se passe correctement.
Le terme funny uncle désigne d’abord un personnage un peu excentrique, marginal, légèrement décalé. Celui dont on parle à voix basse pendant le repas. Mais le mot charrie aussi, en filigrane, une ambiguïté sexuelle. Et Pet Shop Boys vivent précisément dans ces zones-là, là où rien n’est jamais complètement dit, mais jamais complètement innocent non plus.
L’oncle pourrait être gay. D’une autre génération. Une génération qui a appris à se taire, à se fondre dans le décor, à transformer le silence en discipline. Face à lui, les amis du défunt incarnent autre chose. Une visibilité nouvelle. Une liberté conquise. Mais payée très cher à la fin des années 80.
Et puis arrive la fin. Cette fin bouleversante. « No more pain, no fear. No sorrow or dying ». Ces mots viennent directement de l’Apocalypse, chapitre 21, verset 4. Neil Tennant les a lus lui-même lors de l’enterrement.
La clarinette qui conclut le morceau est un joli détail. Un instrument inattendu, presque démodé, qui évoque une autre époque. Peut-être celle de l’oncle. Peut-être celle d’un monde révolu.
En 1989, en écrivant une chanson sur un enterrement lié au sida, Pet Shop Boys choisissent l’observation, la pudeur, la nuance. Ils ne cherchent pas à expliquer. Ils montrent. Et ils laissent l’auditeur faire le reste. C’est peut-être pour cela que Your Funny Uncle est si touchante. Parce qu’elle ne force rien. Parce qu’elle sait que certaines générations se comprennent trop tard. Et parce qu’elle murmure, sans triomphalisme, qu’une autre vie commence peut-être. Pas forcément meilleure. Mais différente. Et déjà, c’est une forme de paix.